Marie-Cécile Zinsou : “La colonisation a effacé l’accès à notre culture

Photo © Yanick Folly

Son père a été Premier ministre du Bénin, son grand oncle en a été le Président. Mais Marie-Cécile Zinsou a grandi en France. Elle est désormais installée à Cotonou où elle a créé la fondation Zinsou, en 2006. Par l’intermédiaire de cette structure, elle milite pour l’accès au plus grand nombre à la culture et notamment à la création contemporaine. Mais l’un de ses plus fervents combats demeure la restitution des œuvres pillées durant la colonisation.

Vous êtes née en France mais issue d’une famille de notables béninois. Pourquoi une partie de votre famille a dû quitter le Bénin, dans les années 70’ ?

Marie-Cécile Zinsou : Des membres de ma famille étaient condamnés à mort par contumace. C’est une bonne raison à l’exil. Il y a eu douze coups d’État au Bénin, en 1960 et 1972. Mon grand oncle, qui a été Président de 1968 à 1969, a été renversé par l’un d’eux. Puis une révolution marxiste-léniniste a mis au pouvoir le Général Kérékou. Ce dernier a ensuite rétabli la démocratie et a même travaillé avec mon grand oncle, alors qu’il l’avait condamné à mort par contumace !

Quel lien aviez-vous avec ce pays dans votre enfance passée en France ?

M.-C. Z. : Ma mère vient des Vosges, une partie de ma famille est donc française. Je suis née à Paris en 1982. Il n’était alors pas question d’aller au Bénin, même pour des vacances. Des actes de torture y ont été commis jusqu’en 1991.

Le lien que j’avais au Bénin était alors celui qu’ont tous les exilés avec leur pays. Je n’y étais jamais allée, mais je savais où l’on pouvait acheter les meilleurs gâteaux à Cotonou, où se trouvaient les meilleurs restaurants, … Mais aussi je connaissais l’histoire des chefs d’États. Mais tout cela relevait d’un rapport rêvé au Bénin.

Aviez-vous, enfant et adolescente, ce goût pour les arts africains et la culture béninoise ?

M.-C. Z. : En fait, dans la famille, nous avons un goût prononcé pour les musées. Mes parents nous y emmenaient très souvent. Nous allions surtout à la Fondation Dapper, qui malheureusement a fermé en juin dernier. C’était l’un des plus beaux musées présentant de l’art africain à Paris. Il avait en plus des éditions de livres pour enfants exceptionnelles. La fréquentation des expositions a développé chez moi un rapport aussi bien fantasmé que théorique du Bénin.

Pourquoi avoir souhaité aller vivre au Bénin, à 19 ans ?

M.-C. Z. : J’avais besoin de comprendre d’où je venais. Il y avait une historie compliquée entre ma famille et ce pays. Nous allions en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Le Bénin était encore un sujet d’angoisse. Je me suis dit que j’allais m’y rendre pour un an, afin de travailler dans un collège lié à un orphelinat. Au final, j’y suis restée et j’ai créé une fondation.

Vous avez alors découvert une nouvelle scène de l’art contemporain ?

M.-C. Z. : Non, pas à l’époque. Il y a toujours eu une création artistique très dynamique en Afrique. Mais il n’y avait aucun lieu pour voir la création africaine au Bénin. Le lieu le plus proche pour voir des artistes béninois était alors Dusseldorf, où étaient présentées des collections importantes.

Qu’est-ce qui caractérise l’art contemporain béninois ?

M.-C. Z. : Chaque artiste a sa propre vision du monde. Il n’existe pas d’école d’art, il y en a peu sur le continent africain. On ne peut pas dire que “toute une génération sort des Beaux-Arts”. Il n’y a pas ce terreau commun partagé entre les artistes. La plupart d’entre eux sont des autodidactes. Il n’y a pas de lien entre les travaux de Georges Adéagbo (sculpteur), Romuald Hazoumé (sculpteur et peintre), Cyprien Tokoudagba (peintre et sculpteur) ou Gérard Quenum (sculpteur et peintre).

Il existe une jeune génération exceptionnelle. Citons par exemple l’œuvre du photographe Ishola Akpo. Il fait un travail étonnant, très novateur et contemporain, pour une personne qui n’a jamais eu accès aux galeries et aux musées. Il s’inspire de toutes les traditions, notamment celles des chasseurs Nagô(1), et les retravaille sous forme d’autoportraits. Cela produit des images violentes et puissantes. Nous allons sortir un livre sur le sujet l’année prochaine avec ma Fondation.

Ishola Akpo pose la question suivante : “Peut-on savoir où l’on va si l’on ne sait pas d’où l’on vient ?”. Il renvoie au fait que la colonisation a effacé l’accès à notre histoire. Les générations des années 60’ n’ont pas compris que cela était en train de disparaître. La colonisation a diffusé des mythes à propos de la transmission de la culture en Afrique. Le plus connu est la formule “un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle”. C’est une bêtise de dire que tout passe par la parole. À Tombouctou, au XIVesiècle, il y avait une très importante université où tout était écrit et notarié. Mais c’était l’un des objectifs de la colonisation de dire que l’on apportait les lumières aux sauvages. Il était donc impératif de considérer que ces “sauvages” n’avaient pas d’histoire. Si l’on se rend à Abomey, l’ancienne capitale du Dahomey(2), on trouve toute l’histoire écrite sur les murs, sous forme de bas-reliefs. Des poèmes versifiés racontent la vie de chaque roi. Cette histoire a en partie disparu à cause de la colonisation qui l’a effacée. Mais nous retrouvons aujourd’hui beaucoup d’objets qui en témoignent.

C’est pour valoriser cette création contemporaine que vous avez créé la Fondation Zinsou en 2006 ?

M.-C. Z. : Oui. Il y a peu de musées et de bibliothèques au Bénin, donc peu d’accès à la culture et à l’histoire. Comment, dans ce contexte et dans un pays qui connaît une croissance très rapide, les gens peuvent-ils se forger une identité ?

Il s’agit pour nous d’apporter une réponse à cette question en valorisant la culture et en la mettant à la disposition des personnes. Nous nous demandons comment la diffuser le plus largement possible. Cela passe notamment par le numérique : nous avons une liste de livres en version pdf que nous pouvons diffuser sur WhatsApp(3). Nous avons des bibliothèques, installées près d’écoles et de quartiers populaires, mais aussi des lieux dédiés aux arts plastiques. Nous avons un musée d’art contemporain à Ouidah où est notre collection permanente. Le choix d’Ouidah est singulier. Cette ville a joué un rôle fondamental dans le commerce triangulaire. Au XVIIsiècle, c’était la ville la plus importante pour la traite négrière au Bénin. Puis, elle est progressivement tombée dans l’oubli, après la création puis l’essor du port de Cotonou, il y a 120 ans.

Nous organisons aussi des expositions à Cotonou. Nous sommes très actifs. Nous travaillons avec les écoles et les professeurs qui représentent 80 % de notre public. Nous allons chercher les enfants en bus. Nous organisons pour eux des ateliers pratiques et des programmes pédagogiques avec les enseignants.

Comment est financée votre Fondation ?

M.-C. Z. : Par le mécénat privé. Un des points communs des différents gouvernements béninois qui se sont succédés, c’est que nos activités ne les ont jamais intéressés. La culture n’est pas un sujet qui les passionne. Mais, en contrepartie, nous sommes très libres.

Justement, le travail que vous effectuez ne devrait pas prioritairement être réalisé par le ministère de la Culture ?

M.-C. Z. : Oui. Mais si j’étais le ministère de la Culture, je m’assurerais déjà que mes objets sont conservés dans de bonnes conditions. Nous avons un patrimoine exceptionnel, mais ce sujet n’intéresse pas les personnes au pouvoir. En réalité, elles n’ont pas eu la chance de connaître toute cette culture. Avant 1991, personne n’avait accès aux musées et à la création.

Au Dahomey, aux XVIIet XVIIIsiècles, il y avait un usage de l’art par le pouvoir qui était semblable à celui qu’on en faisait dans les grandes cours européennes. Des artistes étaient très bien traités. Après la colonisation, il y a eu une rupture avec cette histoire. Les gens n’y ont pas eu accès. Les générations dont sont issus les différents gouvernements post-coloniaux ont eu un peu de mal à expliquer d’où venaient ces œuvres.

Je discutais de cela récemment avec un architecte qui va parler de son métier aux jeunes dans les lycées. Les élèves ont de bons résultats. Ceux qui vont ensuite en Europe ne sont généralement pas pris dans les écoles d’architecture, notamment pour des raisons de culture générale. Les enfants n’ont pas accès à la culture. Ils n’ont lu que les livres des programmes scolaires, n’ont pas été confrontés à différentes formes d’expression pour se construire. Or, pour entrer dans le monde du travail, à défaut de savoir qui sont les autres, nous avons besoin de savoir qui nous sommes.

Dans nos gouvernements, nous avons des personnes qui sont intéressées par des questions liées au développement, à la construction de dispensaires. C’est important. Mais il ne faut pas que cela. Pour se construire en tant que personne, il faut avoir accès à l’histoire, aux arts, à la culture.

Je tiens tout de même à souligner que, pour la première fois, les pouvoirs publics disent qu’ils veulent faire un musée. C’est une avancée. Mais reste à voir comment on peut passer du discours aux actes. Le ministre de la Culture est aussi récemment venu à la Fondation pour assister à un vernissage.

L’un de vos combats est également la restitution de certaines œuvres africaines conservées dans des musées occidentaux comme le Quai Branly. Quelles pièces ramener en priorité dans un pays comme le Bénin ?

M.-C. Z. : Je pense qu’il faudrait rapporter les pièces issues du Palais du trésor royal prises dans le cadre des pillages coloniaux, à Abomey, en 1892. Ce trésor a entre-temps été classé au Patrimoine mondial de l’humanité. Si vous voulez voir une des portes du palais ou des sculptures, vous pouvez vous rendre au musée du Quai Branly, où elles sont conservées.

Il y a actuellement des discussions avec la France. Emmanuel Macron a mis en place une commission sur la restitution des œuvres. Ses conclusions seront remises à la fin du mois de novembre. La question est de savoir comment on restitue et qu’est-ce qu’on restitue ? Car, selon la loi française, le patrimoine est inaliénable. La commission doit arriver à trouver une solution juridique à ce problème.

Emmanuel Macron vous paraît-il sincère sur ce sujet ?

M.-C. Z. : Oui. Il s’est exprimé sur la question en novembre 2017(4). Personne ne lui avait demandé de le faire, ce qui a créé la surprise. Il a un rapport à l’Afrique différent des autres Présidents de la République qui l’ont précédé.

Il avait pourtant choqué avec ses propos tenus sur la démographie africaine, en juillet 2017(5)

M.-C. Z. : Ces propos étaient d’une bêtise sidérante. Mais il faut aussi noter qu’il avait fait scandale lorsqu’il avait déclaré que la colonisation était un “crime contre l’humanité”.(6)

Pour revenir aux œuvres, l’Afrique ne va pas s’arrêter de se développer si elles ne sont pas rendues. Mais c’est aussi une question de respect. Il faut désormais qu’on se regarde dans les yeux, que les fautes soient assumées. Les États sont souverains, c’est eux qui décident de ce qu’ils veulent faire de leur patrimoine. Rendre ces œuvres c’est aussi considérer que nous en sommes maîtres et qu’on nous rend notre identité. C’est une importante charge symbolique. Et cela peut aussi contribuer à calmer le sentiment anti-français qui, s’il n’est pas majoritaire, peut être facilement exacerbé dans un pays comme le Bénin.

Il y a t-il une attente des Béninois du retour de ces œuvres d’art ?

M.-C. Z. : Les œuvres d’art sont déjà revenues. Jacques Chirac avait déclaré que les collections du Quai Branly devaient être vues par des jeunes Africains. Le personnel du Musée était inquiet. Ils se demandaient comment et dans quelles conditions les objets allaient pouvoir être présentés au public. J’ai rencontré les équipes du Quai Branly et, en 2006-2007, nous avons organisé une exposition avec ma Fondation. Nous avons pu montrer environ 35 objets de la cour du royaume du Dahomey. 275 000 personnes sont venues assister aux expositions en trois mois. C’est ce qui peut se passer lorsque vous signifiez aux gens que l’histoire leur est accessible.

Si les œuvres avaient été présentées au musée national, elles auraient pu être endommagées par des parasites. Mais c’est aussi une question de volonté. Et nous avons fait exactement ce qui était demandé en matière de conservation des œuvres. Le Quai Branly a été enchanté.

Le fait qu’il soit si difficile pour un pays comme la France de se séparer de ces œuvres est-il pour vous un prolongement du colonialisme ?

M.-C. Z. : Bien sûr. Lorsque les troupes coloniales sont arrivées en 1892, elles ont pillé beaucoup de choses qui dataient du XVIIIsiècle. Les familles en ont conservé une partie. Mais les colons en ont pris la majorité. Ces objets les fascinaient. Certains se sont retrouvés dans des musées.

Le patrimoine africain est un sujet sensible. Il renvoie à l’effacement de notre histoire par la colonisation. Les détracteurs du retour des œuvres africaines disent que les Africains ne savent pas conserver les objets. Mais ils oublient que c’est notre patrimoine et que nous en faisons ce que nous en voulons !

Il faut rendre les œuvres qui ont été pillées. On parle de plusieurs dizaines d’objets concernant le Bénin. Il s’agit des pièces les plus symboliques. La France pourrait très bien emprunter des objets au Bénin. C’est dans ce sens que cela doit se faire. Lorsque le Quai Branly organise une exposition sur le Mexique, il emprunte au Mexique. Si on veut faire une exposition sur le Mali, on peut aussi emprunter au Mali. Il y a davantage d’œuvres originaires du Gabon rive gauche à Paris qu’au Gabon. Cela oblige à réfléchir à la position de la France sur ce sujet, aujourd’hui. Doit-on continuer à perpétuer cette injustice ? Je réponds, non !

 

(1)   Les Chasseurs Nagô du Royaume de Bantè sont une confrérie de chasseurs, placée sous l’autorité d’un Roi traditionnel. Le Royaume est situé au cœur du Bénin, dans la Forêt de Bantè.

(2)   Ancien Royaume situé dans l’actuel Bénin. Il a existé entre le XVIIet XIXsiècles.

(3)   Application mobile qui fournit un service de messagerie en ligne.

(4)   “Le patrimoine africain […]doit être mis en valeur à Paris, mais aussi à Dakar, Lagos, Cotonou […]Ce sera l’une de mes priorités. D’ici cinq ans, je veux que les conditions soient réunies pour un retour du patrimoine africain à l’Afrique”, a déclaré E. Macron, en novembre 2017, lors d’un discours prononcé à l’université de Ouagadougou.

(5)   “Quand des pays ont encore aujourd’hui sept à huit enfants par femme, vous pouvez décider d’y dépenser des milliards d’euros, vous ne stabiliserez rien”, a déclaré E. Macron le 8 juillet lors du G20 en parlant de la démographie des pays africains.

(6)   En visite d’État à Alger, en février 2017, le candidat E. Macron avait qualifié la colonisation de “crime contre l’humanité”.