Les Démons : Tout part du plateau

Un roman fleuve de Fiodor Dostoïevski de 1 200 pages qui nous plonge dans l’histoire politique et intellectuelle de la Russie du XIXe, un spectacle de 4 h 30 aux Ateliers Berthier qui nous propose une lecture contemporaine soulevant de nombreuses interrogations, c’est le pari audacieux de Sylvain Creuzevault et de sa troupe. Les Démons (librement inspiré du roman de Dostoïevski) est un spectacle physique et envolé où la question de la rupture entre les générations, la révolte, les idéologies, les droits de l’homme, la religion et Dieu est posée. Dans une scénographie foisonnante où la matière est le premier matériau, les acteurs manipulent, changent et l’espace est en perpétuelle transformation.

La force du collectif

Dans la démarche de Sylvain Creuzevault et sa troupe, le roman comme point de départ est un objet plus fixe que d’habitude. Après Baaldans ces mêmes Ateliers Berthier, Notre Terreur,Le Capital et son singe, Angelus Novus, la réflexion sur la révolution a toujours irrigué le travail de Creuzevault et de sa compagnie : “Nous politisions les matériaux et nous nous sommes aperçus que ce n’était pas la bonne démarche parce que le théâtre est une hétérotopie(1), un lieu de transformation de ce matériau vivace, un écart à sa représentation artificielle. Une translation positive ou de surface l’appauvrit. Le théâtre est un art de l’acteur, les matériaux doivent traverser son corps”. Pour eux, tout part de la répétition et du plateau, par le débat et l’échange. Ils ont inventé une nouvelle organisation de production, un nouvel espace/temps “qui n’est pas une idéologie”. Aujourd’hui, ils sont installés dans d’anciens abattoirs du Limousin, “sur le plateau des mille vaches, des territoires polycultures, en lisière, historiquement de résistance, militant et retirés des grandes voix de circulation”.

Le roman, point de départ

Cette adaptation du roman Les Démonspropose un spectacle en deux parties. La première, plus intime, se déroule dans le salon de Varvara Petrovna, protectrice de Stepane Verkhovenski, un intellectuel de gauche désargenté et âgé d’une cinquantaine d’années. Elle est la mère du héros principal, Nikolaï Stavroguine, qui revient en Russie après plusieurs années d’absence, suite à un séjour en Suisse. Cette première partie se termine avec l’aveu terrible de Nikolaï, fasciné par la corruption et le vice, grand moment du texte de Dostoïevski. La deuxième partie est davantage un débat d’idées. Les idéologies s’entrechoquent et sont toutes fustigées. Sylvain Creuzevault tente de restituer l’âme de Dostoïevski qui contestait les valeurs occidentales au nom de la Russie et de son peuple. “Il était dans une période conservatrice et nationaliste et son texte le dépasse.”

Le spectateur est accueilli par les acteurs déjà présents sur le plateau, comme si la représentation avait déjà commencé et continuerait après son départ. Il a en sa possession une feuille “anti panique” qui trace la trame de l’histoire et résume l’intrigue, afin qu’il ne perde pas le fil. Les acteurs proposent du champagne et donnent les premières explications. Ils interpellent les spectateurs et se retrouvent dans l’espace du public. Le quatrième mur n’existe plus, ni le cadre de scène. La salle est souvent allumée par les mêmes néons qui se poursuivent sur la scène. “J’ai toujours aimé travailler avec des théâtres ouverts, des îlots autonomes sur le plateau ou articulés avec l’architecture du bâtiment. J’essaye de repousser le pendrillon le plus loin possible”, explique Jean-Baptiste Bellon, scénographe. Le plateau est déjà encombré de châssis et d’accessoires, de bâches blanches, et à cour, des spectateurs sur scène. Les néons dans la salle comme sur la scène sont allumés. L’espace des Ateliers paraît rétréci, quelque chose a changé dans l’architecture. Au premier mouvement des poteaux, on comprend la relation de la scénographie et du lieu, la mobilité de ces éléments qui présentaient la stabilité. Cela nous plonge dans un monde d’incertitude.

 

La suite de cet article dans le N°222 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro