L’Espace des Arts : Le spectacle s’ouvre à la ville

Le grand espace – Photo © Patrice Morel

L’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône s’impose dans le paysage urbain. Le volume de ses gradins, soutenu par quatre colonnes en encorbellement qui créent une rotonde en surplomb, projette le volume de la salle vers la Ville. Même si l’aspect brutaliste du bâtiment était critiqué par les habitants, ils gardaient tous un lien fort avec le lieu. La réhabilitation s’est inscrite dans le respect de son architecture, redéfinit et améliore son fonctionnement. Les traces des interventions sont mises en scène et on comprend que l’architecture s’est constituée par couches successives. Après deux années de chantier, le lieu a ouvert ses portes en septembre 2018.

L’histoire du Centre d’art est directement liée à celle des Maisons de la Culture et de la politique culturelle ainsi qu’aux transformations urbaines de l’entre-deux-guerres. Lorsqu’il a été décidé de fermer le débouché historique du canal qui avait assuré le développement économique et industriel de la Ville, dans un nouveau quartier créé le long du bassin, un centre culturel municipal devait s’implanter qui allait très vite prendre beaucoup plus d’importance.

La programmation et le lancement du projet ont eu une longue période de gestation de 1958 à 1968. Entre 1960 et 1961, Chalon-sur-Saône avait été pressentie pour accueillir la Maison de la Culture de la Région bourguignonne, mais c’est en 1966 que la Ville a été officiellement choisie. Le bâtiment a pris ainsi une envergure nationale avec la particularité d’être adossée à un centre de sport. Le projet a été confié à Daniel Petit, architecte urbaniste lyonnais, qui a aussi conçu l’ensemble des logements du quartier. De 1959 à 1971 la date d’ouverture, le projet a quadruplé en volume grâce à l’apport des budgets par le ministère. L’explosion de la vente des voitures et leur règne modifièrent l’architecture qui a dû être surélevée et a intégré une rue traversante. Le parvis devient un lieu de stationnement des voitures. Le 21 novembre 1971, M. Duhamel, ministre de la Culture, inaugure le bâtiment. En 1984, il prendra le nom d’Espace des Arts. II sera labellisé Scène conventionnée en 1995 mais il faudra attendre la direction de Philippe Buquet en 2002 et ses démarches pour qu’il devienne Scène nationale en 2005.

Une organisation complexe

L’édifice est un bel ouvrage en béton, inspiré du Club Roussakov à Moscou et de l’architecte russe Constantin Melnikov. Il comprend la maison des Sports et l’Espace des Arts, séparés par un patio. Posé sur un socle en basalte noir, l’ensemble des espaces techniques et la chaufferie du quartier sont situés au centre du bâtiment au niveau du rez-de-chaussée. Un escalier extérieur menait au plateau d’accueil, créant une rupture avec le parvis qui était utilisé surtout pour des stationnements et était vidé de toute vie. On retrouvait la même complication de circulation à l’intérieur, avec une composition par demi-niveau qui empêchait un accès facile vers le patio et des ruptures de charge, qu’elles soient techniques, artistiques ou publiques.

Sur une programmation proposée par François Guiguet et Jean-Michel Dubois, une consultation avec une note d’intention est lancée. L’Atelier Pierre Hebbelinck – Pierre De Wit et l’agence HBAAT – Mathieu Berteloot associé à Artsceno (Philippe Warrand) pour la scénographie – ont été choisis. Richard Klein, architecte et historien de l’architecture du XXefaisait partie de l’équipe. En explorant les archives de Daniel Petit, il a aidé à une meilleure compréhension de la vie du lieu afin de trouver des stratégies d’intervention comme l’explique Pierre Hebbelinck : “On intervient avec humilité. Nous avons d’abord essayé de comprendre comment le bâtiment avait vécu et où il n’avait pas été compris. Nous avions déjà travaillé avec les programmistes et nous savions qu’il était possible de réinterroger le programme alors nous avons voulu rencontrer les équipes techniques, administratives, représentant des publics, les ouvreuses, les artistes”. Le Grand Chalon a réuni un budget de 9 M€ HT avec le concours de la Direction régionale des affaires culturelles, du Conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté et du Département de Saône-et-Loire. Ce qui ramène la réhabilitation à 850 € le m2, l’une des moins chères aujourd’hui et pourtant très complète.

Redonner le spectacle à la ville

L’ouverture sur la ville va être la ligne directrice du projet. “Une relation entre le sol et la ville en ouvrant le socle et la relation au ciel avec la servante, la lanterne posée sur le toit.” La première intuition a été d’ouvrir le socle comme un premier geste envers le public et de restituer les liens intérieurs et extérieurs. La conception du départ englobait un périmètre urbain plus important qui ne se limitait pas au parvis. “Ce que nous avons voulu faire c’est tout d’abord la couture ville/intérieur du théâtre et ouvrir au maximum sur le paysage”, explique Pierre Hebbelinck. Mathieu Berteloot poursuit : “La première idée était de pousser les escaliers vers l’intérieur, tout en gardant le sens des emmarchements puis de déplacer l’escalier en verre. Le bâtiment devenait visible avec une dimension urbaine qui offrait le spectacle à la ville”. Cette proposition n’a pas été retenue par les architectes des bâtiments de France à cause de l’escalier en verre. “Richard Klein avait pourtant démontré que le caractère poteau/poutre voulu par Daniel Petit donnait une flexibilité et cet escalier qui relevait du mobilier pouvait être déplacé.” Les grandes vitres vont retrouver leur transparence permettant une perception sur toute la profondeur avec le patio, la façade latérale totalement fermée va retrouver un dialogue avec la rue grâce à l’ouverture des baies sur les foyers et les ateliers. Le déplacement de l’escalier extérieur va décoincer l’ensemble du bâtiment. L’auvent a été conservé et est devenu un lieu d’attente extérieur tandis que la façade à l’arrière est dédiée à l’espace de communication. L’entrée est décalée et la façade de la rotonde descend jusqu’au parvis, la dalle découpée et cet espace deviennent un espace de restauration ouvert sur la ville. Le public pénètre dans le bâtiment de plain-pied par le parvis dans un premier hall et arrive au premier étage dans la zone d’accueil face à la billetterie. Les connexions et les accessibilités ont été améliorées en implantant les ascenseurs et les escaliers dans les lieux stratégiques, pour les publics et surtout pour la technique qui était obligée de passer d’un monte-charge à un autre.

L’espace d’exposition a été repensé, son volume est plus important grâce à l’ouverture de la dalle supérieure. “On a déposé le portique qui reprenait la partie béton, moisé les poutres et coupé la périphérie du plancher et on a laissé apparent un bout de poteau qui dépassait de la poutre”, explique Mathieu Berteloot. C’est d’ailleurs l’une des particularités de l’intervention des architectes qui, à l’image de Gordon Matta Clark, ont laissé les traces de l’intervention apparente comme si ce n’était pas fini. Pierre Hebbelinck précise : “Quand on enlève, on laisse la trace. On ne cache pas nos interventions. Il était important pour nous de montrer que le bâtiment n’était pas ainsi à l’origine. Les éléments rapportés sont en bois”. Cette posture est encore plus visible dans la rotonde où les dessous du gradin de la grande salle ont été récupérés et la dalle ouverte.

Un double bar s’est installé sur deux niveaux. Le rez-de-chaussée peut être privatisé. Le premier étage est toujours ouvert au public. On peut s’y installer et travailler dans la journée. Le mobilier, jusqu’au garde-corps, a été pensé dans ce sens. Philippe Duquet tient à ce lieu de rassemblement, de petites réunions littéraires jusqu’aux jeunes qui s’installent pour étudier ou faire leur devoir. Le lieu se veut convivial et vivant. Le rez-de-chaussée est ouvert uniquement lors des représentations afin d’éviter de le sécuriser toute la journée. C’est l’Espace qui s’occupe des bars et non des concessionnaires.

Par l’escalier en verre on monte à la mezzanine qui permet d’accéder à la grande salle. Un nouvel escalier en bois implanté en façade mène vers la troisième salle qui à l’origine n’était accessible que par l’escalier de l’administration. Un deuxième élément de circulation vertical (escalier et ascenseur) a été implanté au niveau du patio permettant une meilleure liaison pour les techniciens. Dans ce volume de cinq niveaux, les bureaux des régisseurs sont de plain-pied avec le patio et les locaux techniques ont été aménagés, en contact direct avec le plateau.

 

La suite de cet article dans le N°222 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro