Julien Gosselin : Un réalisateur de théâtre

Régie vidéo installée en loge du cadre

Hors norme par sa durée, son dernier spectacle Joueurs, Mao II, Les Noms l’est aussi par sa forme. Créée en Avignon en 2018, cette adaptation de trois romans de Don DeLillo propose 10 h d’un objet à la croisée des formes, entre théâtre et cinéma, pour une expérience envoûtante.

Des lumières cinématographiques

La partition de Nicolas Joubert aux lumières est le fruit d’une intense lutte d’intérêts entre l’image et le plateau de théâtre, qu’on imagine comme une litanie de contraintes : des accroches laissées rares par une scénographie replète, des éléments de décor toujours en mouvement qui rendent impossible la réutilisation des directions d’une scène à l’autre, un sol et des murs réfléchissants qui imposent des niveaux faibles pour éviter de dénaturer l’ensemble du plateau, la nécessité donc de créer à l’économie de moyens des atmosphères lumineuses tranchées pour marquer les différents lieux, et l’intégration de la figure imposée des tubes fluorescents qui signent l’esthétique de Julien Gosselin.

Le résultat est bluffant à l’écran, ce qui est rendu possible par l’utilisation de lyres automatiques à LEDs, les MAC Aura, et par la grande sensibilité des caméras, qui captent la moindre lumière et permettent d’utiliser profusion de petites sources décoratives comme vraies sources de lumière : les lampes de bureau, lampes sur pied, lampes de chevet, appliques, viennent magnifier le cadre et forment des points lumineux en fond de champ, permettant de bien “refermer” l’image, c’est-à-dire de faire disparaître tout ce qui n’appartient pas à la scène. La fumée omniprésente dansJoueursassure la même fonction et permet de travailler des images très épurées. Les bougies en grand nombre sont les lumières clés pour des scènes de nuit, des tubes fluos légèrement inclinés sur pieds deviennent les éléments scénographiques lumineux d’une salle d’exposition.

Ces lumières ont donc été réalisées en connivence étroite avec la vidéo et servent à la construction d’une image soignée, souvent voluptueuse, utilisant avec beaucoup de maîtrise les reflets et transparences des tulles, rideaux et baies de polycarbonate transparent de la scénographie. Mais elles participent au déséquilibre de traitement entre image vidéo et réel. Même si l’ensemble demeure esthétique vu de l’extérieur, on n’arrive pas à suivre le jeu théâtral. Les lumières sont à la fois trop faibles, leurs contrastes trop subtils pour le regard du public en salle, et n’invitent pas à suivre les comédiens dans le dédale des structures métalliques et parois translucides.

La scène de la rencontre de la photographe et de l’écrivain reclu dans Mao IIest emblématique : un panneau LED fixé sur la caméra, braquée au plus près de son visage, éclaire l’écrivain. Ébloui par la photographe au sens propre comme au figuré, il est aveuglé par cette présence étrangère, après une si longue abstinence, et ne peut soutenir son regard ; son trouble est manifeste. Cette scène, pourtant visible au plateau, n’est pleinement révélée qu’à l’écran.

Le principe est celui d’un éclairage de film : une mise en forme du cadre avec des objets lumineux, un ré-éclairage zénithal de rattrapage et d’ambiance, mais avec un déficit de traitement et d’accentuation théâtral, si ce ne sont les effets de flash lumineux qui accompagnent les monologues scandés pour en accentuer l’urgence, émis par des stroboscopes et les lyres à LEDs.

Les atmosphères sont très bien rendues, avec beaucoup de scènes de nuit, des ambiances froides réchauffées par les ponctuels, des fluos froids pour les scènes urbaines, des fluos chauds pour raconter le climat des îles grecques. On pense à Lost in translationpour la photo étrange des scènes de nuit.

Le théâtre augmenté

Cantonnée pendant longtemps à un simple apport illustratif, la vidéo, devenue image filmée en live, a permis graduellement d’augmenter le champ des possibles au théâtre, bousculant la structure narrative, le rythme, dévoilant l’envers du décor.

On a l’impression d’assister ici à une inversion radicale, où l’importance du réel, de l’expérience du plateau, devient secondaire par rapport à ce que montre l’écran, et où les moyens, la mise en lumière, le traitement du son, la présence et le jeu des comédiens, mais aussi la scénographie et la mise en scène, privilégient la réalisation d’un film tourné en live. L’image est belle, puisque tout concours à sa réalisation et nous captive ! Décors et acteurs sont magnifiés par le passage à la moulinette cosmétique de la chaîne vidéo.

Et dans le même temps, le théâtre transcende cette réalisation cinématographique, qui devient cinéma augmenté, lui donnant la force de la présence et du temps, bien réels, et l’acuité d’un hors champ plénipotentiaire, qui peut montrer le comédien et son personnage, un lieu et la construction de son évocation, une époque et sa représentation au présent, et ainsi construire et déconstruire plus que notre perception, notre pensée. Diable…

 

La suite de cet article dans le N°222 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro