Thyeste, la violence sourde

Thyeste de Thomas Jolly, Festival d’Avignon – Photo © Christophe Raynaud de Lage

La violence était présente en Avignon lors de ce festival. Une violence sourde, perfide et silencieuse à l’image de la pluie de cendre dans De Dingen die Voorbijgaan (Les choses qui passent), mise en scène par Ivo van Hove ou les papillons noirs qui envahissent le public dans la Cour d’Honneur lors de Thyeste. C’est ainsi que va notre monde aujourd’hui ? Peut-on aller plus loin dans l’horreur, le sacrifice de l’enfant, de la jeunesse ? Si le théâtre est le reflet de la société, ce festival en dit long sur ce que nous vivons aujourd’hui. L’enfance et la jeunesse sont les premières victimes de la folie des hommes, de la folie des dieux.

Le mythe
Atrée et Thyeste sont deux frères jumeaux, fils de Pélops et d’Hippodamie et petits-fils de Tantale qui avait offert aux dieux lors d’un banquet son propre fils Pélops. Ils convoitent tous les deux le trône d’Argos. Jupiter décide que celui qui possède la toison d’or sera choisi. Thyeste séduit l’épouse d’Atrée qui vole sa toison d’or et devient roi. Jupiter furieux ordonne au soleil de changer sa course et de se coucher à l’Est. Thyeste, destitué, est envoyé en exil et Atrée reprend le pouvoir. Mais sa soif de vengeance n’est pas assouvie. Il rappelle Thyeste et ses enfants à Argos pour une réconciliation. Il  tue ses neveux et lors d’un banquet donne leur corps à manger et leur sang à boire à leur père. Thyeste devient enceint de ses enfants que lui a fait manger Atrée. Le soleil fait alors demi-tour et ne se lèvera plus jamais. Thyeste lance la malédiction sur Atrée et sa descendance, les Atrides. Sur les conseils d’un oracle, il violente sa fille Pélopia pour avoir un fils, Égisthe, qui tuera Atrée et deviendra l’amant de Clytemnestre, la femme d’Agamemnon, le fils d’Atrée. Il tuera Agamemnon et sera à son tour assassiné par Oreste. Tout est présent : adultère, vol, inceste, infanticide, cannibalisme familial. La spirale de la violence est lancée.

Représenter l’irreprésentable ?
Thyeste, de Sénèque, commence au moment où Atrée est roi d’Argos et Thyeste est en exil. La colère d’Atrée face à cette double perfidie est transformée en une souffrance. La pièce commence par l’apparition de Tantale, des enfers et de la Furie qui annonce le drame et tous les maux dont nous, humains, en sommes capables. La mise en scène par Thomas Jolly dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes nous embarque au plus loin dans l’horreur, le crime extrême que les dieux laissent faire. La souffrance transforme l’humain en monstre et pas une divinité qui intervient. Dans la traduction de Florence Dupont, les mots ont une nouvelle sonorité face aux vieilles pierres de la Cour d’Honneur. Cette monstruosité dont Shakespeare s’en est inspirée défie tous les registres de jeu.
Le crime le plus atroce n’est pas représentable, les mots suffisent comme nefastusque Florence Dupont a traduit en crime contre l’humanité : “Un crime néfaste est tel qu’aucune peine ne peut le punir, aucune justice ne peut être rendue à son encontre[1].” Le crime est monstrueux parce qu’il a perverti le rituel religieux du sacrifice. De la catégorie du crime ordinaire il est passé au crime contre les dieux, le crime contre l’humanité alors qu’Atrée l’annonce :

Quant à moi je vais sacrifier aux dieux du ciel
Les victimes que leur ai promises
.”

Et pourtant la messagère prévient : “Faire du mal à son frère même si c’est un mauvais frère c’est intenter à l’humanité.”
Le noir absolu qui envahit le monde est un autre défi de la représentation. Comme des spectres, vingt-cinq enfants de la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique et de la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon apparaissent tels des spectres et chantent lors des lamentations du soleil. Le mot soleil est projeté en différentes langues sur la façade. Le palais s’embrase avec des fusées. Tout devient rouge.
La première image : un homme en blanc qui représente la mort, avance les yeux bandés, monte sur la tête et actionne la première note. La musique de Clément Mirguet retentit. Thomas Jolly explique : “C’est une donnée importante de ce théâtre : la musique n’accompagne pas, elle organise le récit. Sa nature psychagogique2est une clef de compréhension de ce théâtre. Elle traduit l’intériorité des personnages, en anticipation et non en illustration.”

Les pierres crient
La scénographie a été conçue dans une relation et un dialogue direct avec le mur du Palais. Le spectacle a été conçu pour la Cour d’Honneur avec la contrainte de la tournée. Christèle Lefèbvre qui s’est occupée avec Thomas Jolly de la scénographie et régisseuse de plateau précise : “Nous travaillons en équipe depuis plus de dix ans et nous nous connaissons bien alors – même si on m’a donnée le titre de scénographe – chacun a eu sa place pour des idées sur la scénographie. Il y a eu peu de croquis préliminaires et j’ai commencé très vite un travail de maquette. À chaque fois que nous construisions un monolithe sur la maquette de la Cour, il était gigantesque, trop lourd, trop cher et intransportable.”
L’émergence de Tantale des enfers a été compliquée à représenter : “Thomas Jolly voulait la présence d’un bassin, d’un pédiluve. Quelle forme lui donner ? Est-ce un lieu lié à une architecture, un palais ou juste un trou ? l’idée d’un puits sans fond ou des cônes renversés n’étaient techniquement pas possible au vu de la profondeur des dessous de la Cour. Avec le bassin et le monolithe, l’échelle devenait impossible.” Au centre du plateau, un bassin est inscrit dans une étoile d’où surgit Tantalle gluant tout en vert. “C’est la lumière qui a pris en charge la forme de l’étoile puisqu’elle permettait d’ouvrir au maximum les faisceaux d’éclairage sans enlever trop de plaque du plancher de la cour.” Le bassin est implanté au point central du plateau, le point du théâtre. Le puits du Palais des Papes est situé juste en dessous. La scénographie joue avec la symbolique des lieux. Les trois mondes sont représentés sur scène, le ciel des dieux, le royaume sur terre et l’enfer de la furie et de Tantale.
Le texte commence par ce palais fantastique qui a été construit pas des cyclopes, une construction formidable pour représenter la dynastie des Tantanides. On est alors parti sur l’idée d’un palais qui aurait été arrêté dans sa construction, une dynastie sabrée puisqu’Atrée a lâché son royaume et sa grandeur. Il a tout mis en attente en macérant sa vengeance. On a imaginé ce décor de sculpture non aboutie.”
La scène est composée côté jardin d’une tête renversée, la bouche ouverte, les yeux fermés et côté cour, une main ouverte. Des pierres sorties du sol et de l’enfer ou des murs du palais ? Cette œuvre inachevée est témoin de la grandeur d’une dynastie mégalomane. Ces deux sculptures sont habituellement cachées sous de grandes toiles de chantier, patinées avec des coulures du temps et elles sont découvertes qu’à la fin de la scène de Tantale et de la Furie. Le vent de la Cour du Palais des Papes a eu raison de cet effet qui a été supprimé après la générale.

J’ai réalisé quelques croquis pour les différentes dispositions et nous sommes partis sur la recherche des expressions, celles de la consternation et l’effarement. J’ai essayé de les mettre en volume au fur et à mesure. Nous avons avancé avec Thomas morceau par morceau, sans aucune référence, ni modèle. Ce n’était pas facile puisque nous n’avions aucun recul. Pour La main, j’ai modelé celle de Thomas ! Le choix de la main gauche répond uniquement à un besoin fonctionnel par rapport à la position dans la Cour et l’ouverture qu’elle donne. Thomas voulait que cette main vienne manger la table, attraper la table du banquet.” La scène du banquet est représentée par une longue table mobile couverte d’une nappe blanche et des broderies de fleurs. Atrée et Thyeste sont habillés dans le même tissu que la nappe.

Une fois la maquette réalisée, les ateliers du Grand T de Nantes ont été en charge de la construction. Aleth Galen, une des réalisatrices des sculptures au sein de l’atelier, explique : “Les délais étaient courts et nous avons travaillé sur l’interprétation de la maquette à l’échelle 1/1 en plusieurs étapes. En découpant le polystyrène et en fonction du volume et de l’épaisseur, nous avons décidé de la structure. La sculpture et la structure ont été donc réalisées et finies en même temps. Puis nous avons réfléchi sur des systèmes d’accroche. Tout était enlive et le rendu était exactement celle de la maquette. Je répétais à Christelle que sa maquette était ma référence et que je construisais à partir d’elle. C’était la géométrie dans l’espace où on reportait un point de la maquette à l’échelle1/1. Sur une sculpture de 7 m x 11 m de haut, on ne pouvait pas improviser et je n’avais pas le temps d’interpréter le volume. Si je n’avais pas eu de maquette, j’en aurais construit une pour la réalisation.”
La question de la tournée avec ses contraintes, comme jouer dans des lieux clos et probablement sur des plateaux beaucoup plus exigus s’est tout de suite posée. Tout est démontable et  entre dans deux semi-remorques. La tête a été construite avec des endroits de coupes afin d’être réduite. Christelle Lefèbvre continue : “La collaboration avec l’équipe technique était très importante. Maintenant nous devons réfléchir sur les éléments que nous devons enlever.”

La suite de cet article dans le N°221 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro