Les choses qui passent : Lumières glaciales sur une tragédie venue du nord

L’espace pour le public et les régies – Photo © Gabriel Guenot

Pour son passage devenu rituel en Avignon, Ivo van Hove a choisi de présenter une adaptation d’un texte de Louis Couperus, figure majeure de la littérature néerlandaise du début du XXsiècle. Le cadre est magnifique, en plein air, dans la cour du lycée Saint-Joseph, et la plongée dans la thématique n’en est que plus glaçante.

Au centre de la scène, deux très vieux amants attendent la mort, persuadés que personne ne connaît l’horrible secret qui les lie. Leurs enfants et petits-enfants essayent en vain de s’en libérer ; les fardeaux familiaux se transmettent toujours de manière souterraine.

Le secret est le noyau de cette tragédie, et ce secret est un meurtre cruel. Dans cette société corsetée, la joie est absente, la famille est un carcan qui empêche l’individu de se réaliser. Chacun des quinze membres de cette famille, sur scène, a dû se résigner à une sorte de complicité silencieuse. La tragédie a ensuite déroulé son lot d’atrocités : frustration, inceste, pédophilie, et surtout immobilité et attente. D’une mort libératrice, où de commencer à vivre. Les jeunes se trouvent déjà trop vieux, à vivre sans ambition, et les vieux s’accrochent à la jeunesse et à leurs passions.“La famille a peut-être duré trop longtemps”, prononce Lot, un vieux jeune homme de trente-huit ans.

Scénographie de l’oppression familiale

Un damier monochrome au sol dessine un espace tout en longueur, bordé de part et d’autres de chaises alignées. Au lointain, une table transparente laisse entrevoir des instruments : métronome, horloge, réveil. C’est là qu’officie le musicien Harry de Wit, tout au long de la pièce. Le son de l’horloge est omniprésent, parfois oppressant, et marque l’écoulement du temps.

Sur les côtés, des vitrines ferment l’espace, sur lesquelles sont tracés à la boue des visages caricaturaux et grimaçants. Ces fantômes sont les pulsions, les interdits, les inconscients qui rongent chacun des membres de la famille.

Le fond de scène est un miroir, qui vint donner plus de profondeur encore à cette salle, multiplie les présences des silhouettes des personnages assis, ça et là, et affiche en superposition le reflet de la masse silencieuse du public, pour mieux l’impliquer. Il marque l’ancrage de cette salle d’attente dans l’éternité. C’est ce miroir, qui en pivotant sur lui-même, deviendra l’écran sur lequel les aspirations de Lot seront projetées, un court instant, le temps d’un rêve : un voyage de noces dans le sud, l’hôtel Negresco à Nice, l’Italie, la liberté, la joie, la vie, le paradis.

Cette salle d’attente est un purgatoire, dans lequel toute la famille est engluée dans son passé. Et quand vient enfin l’heure du décès des deux anciens, la neige qui se met à tomber sur les funérailles est… noire.

Ivo van Hove revendique l’influence du peintre belge Léon Spilliaert, contemporain de Couperus.

La mélancolie empreinte de tristesse de ses tableaux, un traitement de la lumière jouant sur les ombres et les contrastes des visages, et un certain tragique, ont inspiré les visages sur les vitres, le traitement monochrome de l’ensemble de la pièce, les costumes, et même la physicalité. “Il a réalisé des peintures très sombres avec des personnages dont on ne voit pas les visages. On n’a pas l’expression de leurs visages, mais on a l’expression dans leur corps. Ça m’a inspiré beaucoup pour ce spectacle qui est plutôt un spectacle chorégraphique. Le texte est chorégraphié.”

Des lueurs de froid

Les lumières sont toutes en discrétion. Sobres comme la scénographie, elles en augmentent l’efficacité. Les tonalités sont froides la plupart du temps, avec des nuances d’intensité et de température pour marquer le fil du récit. Avec très peu d’effets, elles viennent densifier à merveille la dramaturgie.

Des faces fortes et présentes permettent de créer un dégradé vers le lointain, pour renforcer l’effet de profondeur que donne la forme allongée de la salle d’attente, et amplifier la sensation de premier plan et de plan lointain. Pour éviter qu’elles n’écrasent les personnages, elles sont contrebalancées par des rampes de tubes fluorescents à l’avant-scène, par des grappes de PAR qui dessinent des diagonales depuis la face, et surtout l’utilisation intensive des projecteurs automatiques répartis le long des côtés du plateau, utilisés majoritairement comme des latéraux hauts. Combinés aux contres puissants, les personnages apparaissent bien dessinés et contrastés. Un plan de contres en Fresnel HMI est doublé par un plan de contres en Fresnel halogènes. Dans la froideur de l’ambiance globale, l’arrivée de ces contres chauds qui éclairent les noces et le voyage dans le sud en devient spectaculaire, comme de découvrir l’éclat du soleil…

La lumière aussi entre à travers les vitres sur lesquelles sont dessinés les visages grimaçants. Les directions choisies, latéraux haut, faces, contres, permettent de faire entrer la lumière sur le plateau sans éclabousser l’environnement, les murs clairs de la cour du Lycée Saint-Joseph. Le sol clair contribue à circonscrire la zone éclairée, et le contraste est renforcé par les costumes noirs, qui permettent de rehausser les visages. Enfin les automatiques, 6 High End Systems Studio Command 1200 au plateau et 3 Vari-Lite 1100 en face, permettent d’apporter avec finesse et discrétion le flux exactement où il faut dans l’espace, pour respecter une forme de pénombre autour de cette salle d’attente.

La réalisation est au final très soignée, malgré les contraintes d’une scénographie et d’un espace très ouverts.

 

La suite de cet article dans le N°221 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro