Le message plutôt que l’image : Massive Attack aux Nuits de Fourvière

La scène et le gril avant répétition – Photo © Patrice Morel

Inscrit dans le néant, jaillissant d’un velours abyssal, le trou noir de la scène du Théâtre antique des Nuits de Fourvière affiche les prémices d’une conversation. Intelligence artificielle en train de monologuer, robot interactif en mode philosophe. Elle ou il s’interroge, propose et génère des questions/réponses engendrant un dialogue existentiel. Un quiz métaphysique nous parvient dans sa simplicité, nous perce dans sa sincérité, s’adresse à nous dans son altérité, pour rapidement nous convoquer là, ici et maintenant.

Salut Bonjour
C’est quoi le sens de la vie ?
Faire le bien pour le plus grand nombre.
Ou es-tu maintenant ?
Je suis au milieu de nulle part.
C’est quoi le but de la vie ?
C’est de vivre éternel.
Quel est le sens de la mort ?
C’est d’avoir une vie.
Qu’est-ce que tu fais ?
Je n’ai pas de travail.
Qu’est-ce que la moralité ?
Qu’est-ce que l’altruisme ?
Quelle est la définition de l’altruisme ?
Si vous ne croyez pas en Dieu vous ne pouvez pas savoir.
Pourquoi sommes-nous là ?
Je ne suis pas sûr.

Nous, les 4 500 spectateurs debout, en arc de cercle, les corps tendus, arc- boutés sur les marches pierreuses de l’amphithéâtre. Nous, debout, communauté penchée, réunis sur les roches fiévreuses de la trip hoplégendaire de Bristol. Nous, les voix en alerte chauffées par un soleil antédiluvien marié à un théâtre plusieurs fois millénaire. Nous, les corps en attente, prêts à endurer une transe lancinante, nous les 4 500, survoltés, parés, exaltés jusqu’à tenter la catharsis.

Stagecraft
Au premier abord, la scène ne propose rien d’extraordinaire, une scène de concert banale, voire dépouillée, zéro déco, la simplicité paraît de mise.
Trois praticables surélèvent légèrement les musiciens. Deux d’entre eux sont dédiés aux percussions, la batterie électronique à jardin, l’acoustique à cour.
Le troisième, central est réservé aux claviers, machines et autres mystères,  chimères électroniques du temple Robert Del Naja, dénommé 3D, leader emblématique du groupe à plusieurs égards et tags.
Au nez de scène, proche de la fosse six pieds de microphones noirs modèles standards sont alignés. De part et d’autre des praticables, quatre tours de latéraux s’élancent telles des cavaliers en armure de tôle perforée noire. Elles enserrent et délimitent l’espace des musiciens, habillées ainsi pour pouvoir disparaître dans l’obscurité. C’était une volonté de l’éclairagiste Paul Normandale, la scène doit pouvoir devenir pénombre. Pas de face, ni de poursuite, juste des latéraux et des contre-jours puissants. Les douches au maximum 20 %. “3D n’aime pas être exposé”, me dira Hunter Fritz, régisseur lumière de la tournée.
Au lointain une structure gigantesque se laisse entrevoir. Un immense panneau  dressé comme un mur paraît s’élever du sol jusqu’au Mother gril. Il délimite le fond de scène de manière attentive et massive. Muraille, rempart ou frontière, faisant écran, difficile à distinguer dans ce noir Vanta.

Big Bang
Dès le premier accord de Hymm of the Big Wheel, le mur mastoc perd toute sa matérialité, la paroi jusque-là solide se dilapide sous nos yeux pour laisser place à une multitude de petites fenêtres alignées symétriquement. Un autre espace apparaît, numérique, comme un disque dur d’une nouvelle génération, un gigantesque monolithe quantique se dessine sous nos yeux.  En son centre un rectangle noir et opaque défie la transparence de la totalité du reste du mur. Une nouvelle fenêtre, obscure, toute en longueur cette fois, résiste.
Autour une lueur blanche, épaisse et intense perce la matière, s’infiltre et jaillit par l’arrière. En un éclair nous passons de 380 000 avant le big bang à aujourd’hui, un battement de cils cosmique. Le bloc libère alors une lumière puissante qui était jusque-là prisonnière. L’embrasement nous parvient augmentant encore l’effet de clair-obscur, peignant les ombres de noir pour encore les densifier, il se diffuse à travers le carbone et trouve enfin son chemin pour révéler une profondeur jusque-là ignorée.

La suite de cet article dans le N°221 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro