La Fabrique des monstres : Démesure pour mesure

La Fabrique des monstres, m.e.s. Jean-François Peyret – Photo © M. Olmi

Le Festival ManiFeste de l’Ircam proposait à la MC93 de Bobigny une mise en scène de Jean-François Peyret autour du mythe de Frankenstein.  Créée au Théâtre de Vidy-Lausanne en janvier 2018, la pièce s’appuie sur le texte de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne, pour développer une réflexion sur la finitude de l’homme et les progrès technologiques qui pourraient l’en délivrer. Comme un parallèle conceptuel actuel au monstre créé par Shelley il y a 200 ans, le compositeur Daniele Ghisi et le RIM[1]/artiste Robin Meier ont conçu une machine tendant vers une certaine autonomie pour concevoir la musique du spectacle.

Coïncidences vaudoises

Le festival multi-disciplinaire, créé en 2012 par l’Ircam, avait pour fil rouge les rapports entre intelligence humaine et algorithmes informatiques. Aussi, le “feu divin” que représentait auparavant la fée électricité s’étant désormais mué en toute-puissance informatique, le lien entre la créature de Frankenstein et l’intelligence artificielle semble bien justifié.

Jean-François Peyret, dont le travail a toujours fait converser science et théâtre, a su amalgamer différents éléments, sans rapport apparent excepté leur racines lausannoises, pour arriver à cette création. En effet, Mary Shelley séjournait sur les bords du lac Léman lorsqu’elle a inventé sa créature, cloîtrée chez Lord Byron à cause d’une météo défaillante (l’éruption du volcan indonésien Tambora en 1815 a totalement déréglé le climat européen en 1816) ; mais c’est aussi non loin de là, à l’EPFL[2]qu’est né et progresse le projet Blue Brain, tentative de reconstruire et simuler numériquement le cerveau humain.

Il n’en fallait pas moins pour définir l’intrigue : “Transposons et imaginons des comédiens,  enfermés dans un théâtre, empêchés de sortir par la menace durable du dérèglement climatique, qui jouent et font jouer les autres, comédiens en quête de fables (à se faire peur, pourquoi pas ?)[3]”.

Jeanne Balibar, Jacques Bonaffé, Victor Lenoble et Joël Maillard sont ces quatre comédiens, endossant de multiples rôles, personnages du roman de Mary Shelley ou bien une ouvrière des usines Wonder en 68 par exemple.

L’improvisation est le mode privilégié de passage au plateau chez Jean-François Peyret ; c’est à partir des improvisations que s’élabore, au fur et à mesure, le squelette du spectacle[4].” Et c’est peut-être à ce niveau que la rencontre n’apparaît pas… Entre les comédiens tout d’abord, chez qui l’on sent individuellement un amusement réel, un plaisir de donner, mais, ensemble, la connivence devient rare. Avec la technique ensuite : la scénographie de Nicky Rieti, permettant de nombreux changements de focales, éloigne parfois exagérément les comédiens ; le concept musical de Daniele Ghisi aurait pu permettre de surprendre les comédiens et devenir un acteur à part entière (et c’est bien le fond de la proposition), mais le plateau et la mise en scène ne s’emparent pas du dispositif.

N’est-ce pas encore une fois l’éternel conflit entre créateurs, où le metteur en scène, ayant toutes les cartes de décision, prend tardivement les orientations finales ?

La musique, composante essoufflée

Daniele Ghisi et Robin Meier ont travaillé sur un concept de machine “apprenante”, pouvant générer de la musique après avoir “écouté” une base de données musicales gigantesque. Cet algorithme est basé sur une technique de programmation appelée “réseau de neurones”, calquée sur le fonctionnement neuronal et synaptique du cerveau humain, évolutif et génératif. Le choix des niveaux de diffusion (trop bas à notre appréciation), la spatialisation statique au lointain et la place de la musique dans la mise en scène ne permettent pas vraiment de rendre compte du concept et de l’énorme travail de défrichage réalisé par les créateurs. Le côté génératif aurait pu être rendu par un choix de musiques par la machine différent chaque soir, voire à des instants différents, mais l’apparition tardive de la composante musicale dans le travail de répétition n’a pas permis une intégration optimale, une opportunité de dialogue entre l’univers sonore et les comédiens n’a pas été saisie.

Il est par contre passionnant de se plonger dans les méandres de la fabrication de cette machine, et s’interroger sur l’intérêt artistique de l’apparition de l’intelligence artificielle dans la création.

 

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