Aurillac, Xe : Quand on ne compte plus, c’est qu’on aime

Par les temps qui courent, Compagnie Carabosse – © V. Muteau

On a dû lui poser cette question un milliard de fois. Pourquoi Xe. Il répond sans ciller, le X était plutôt déclinable. Une année X, un peu sexuelle. Une année X, inconnue, on ne compte plus après… Et quand on ne compte plus, c’est qu’on aime. Cette Xe était la dernière pour Jean-Marie Songy. Il quitte, après vingt-cinq ans, la direction artistique du Festival. Il en fallait bien une dira l’homme, mi-soulagé, mi-révolté, avec l’élégance qui le caractérise. Cette retraite (qui n’en est pas une, car il sera désormais activiste à plein temps à Châlons-en-Champagne) n’est pas non plus dépressive. Alors pour fêter ça, il a rassemblé des fidèles et dessiné une édition à son image.

Éclat(s)

Nous sommes le 28 août 1986, Aurillac se réveille au son d’Éclat, premier Festival européen de Théâtre de rue. Huit spectacles (dont sept gratuits) sont présentés dans des lieux disséminés aux quatre coins de la ville. Michel Crespin vante les louanges de “La Rue”, ce grand théâtre qui ne fait jamais relâche où le public n’a pas besoin de prendre un abonnement. Zingaro est là avec son Cabaret Équestre, Drammateatro et son fellinien La Lunga Notte, Le Théâtre de l’Unité est là aussi. L’année suivante, Marie-Ange Guillaumeécrira : “Attention, ‘Théâtre de Rue’ne veut pas dire ‘n’importe quoi dans les courants d’air’. En 68 et néo 68, il suffisait de beugler ‘à bas les bourgeois’sur un cageot recyclé tribune. Peu importait le talent, il y avait l’ivresse. Nous n’en sommes plus du tout là. Il s’agit maintenant d’offrir à un public ‘en liberté’– pas forcé d’applaudir, pas forcé de rester, pas même forcé de se montrer poli – un événement assez surprenant, attachant, pour le clouer sur place. C’est la rencontre fortuite, dans le soleil ou sous la pluie, du quidam et de l’émotion. Déboulent Royal de Luxe, Cosmos Kolej, Footsbarn Travelling Theatre, Léo Bassi. Puis la famille s’agrandit avec Ilotopie, Délice Dada, Oposito, Generik Vapeur, l’illustre Famille Burattini, Transexpress, Teatro del Silencio, …

Transmission(s)

Nous sommes le 8 février 1994. Sur la photo noir et blanc publiée par le journal La Montagne, on voit Pierre-Jean Andrieu (président de l’association Éclat) Michel Crespin (fondateur du Festival) et Jean-Marie Songy. Crespin vient de lui passer la main. En délicatesse. La première édition restera d’ailleurs placée sous son œil attentif. Songy ne rate jamais une occasion de lui rendre hommage sans pour autant nier leurs différences. Il n’est pas, selon lui, aussi radical. Pour Crespin, s’asseoir par terre était érigé en principe absolu. Songy est plus ouvert à toutes les formes de théâtre, compris celles qui prendraient place dans une boîte noire traditionnelle. Il l’a prouvé en accueillant les Chiens de Navarre et la Compagnie Louis Brouillard de Joël Pommerat et Anne de Amézaga. Il disait alors qu’il n’avait pas l’intention de transformer le festival. C’était vrai dans les profondeurs. Il l’a cependant développé de manière tout à fait exemplaire. En étoffant le nombre de compagnies, Carles Santos avec La Pantera Imperial(1998), les Ballets C de la B avec Circus Wonder(2000), Circus Cirkör, De la Guarda, La Fura del Baus, Komplex Kapharnaüm, Groupe Zur, Spencer Tunick, Kumulus, …  En affirmant les principes fondateurs d’expression et de liberté dans l’espace public, et en construisant Le Parapluieun outil de production à la mesure des arts de la rue.

Ancrage(s)

Nous sommes en juillet 2004, la construction du Parapluies’achève. Il aura fallu dix ans à Jean-Marie Songy pour se doter d’un outil de production digne de ce nom. Centre international de création artistique, de recherche et de rayonnement pour le théâtre de rue et premier CNAR (Centre national des arts de la rue) construit de toutes pièces et dédié au théâtre de rue, Le Parapluiedéploie ses ailes sur la commune de Naucelles. Un cube de 27 x 27 m, et 11 m de hauteur, une rue, un espace de construction, des ateliers (couture et accessoires, fer et bois, peinture), un espace de stockage, des loges et sanitaires. À l’extérieur, 3 000 m2sont aménagés (espace minéralisé en goudron et béton, bornier électrique, point d’eau) pour l’implantation de chapiteaux. Gérard Burattini et son illustre famille expérimentent là-bas la conception scénographique de leur théâtre ambulant pour le musée des Contes de fées ou comment arriver, monter un théâtre en 5 h et pouvoir jouer dans la foulée. Le tout avec l’ambition de défricher plus avant un nouveau rapport au public, en le plongeant dans l’atmosphère du théâtre forain du boulevard du crime, grâce à l’esprit vindicatif des bonimenteurs… S’ensuit Pierre Berthelot avec Generik Vapeur et la conception de ces grands déambulatoires, trafics d’acteurs et d’engins, fabrique et détournement d’objets. Tendresse et burlesque. L’herbe ne pousse jamais sur la terre où tout le monde passe. Les arts de la rue ont leur outil. Songy travaille avec acharnement pour l’avenir, c’est un bâtisseur. Il offre un abri adapté et solide car réfléchi à cette grande famille d’artistes, artisans forains, de mécaniciens enchantés, de bricoleurs de génie. Tous viendront y séjourner. L’édition 2018 y puise une partie de son cru, Délices DADA, Chris Cadillac, Compagnie Carabosse, les 3 points de suspension, Ici-même… Le lieu est en vie et son cœur bat au rythme des créations.

 

La suite de cet article dans le N°221 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro