Papillon Noir à la Criée de Marseille : Musique d’outre-tombe

L’affiche avec les ailes noires – Photo © DR

C’est par cette créature étrange que commence le Festival du GMEM à la Criée de Marseille ce 12 mai. Deuxième et vivante collaboration de l’écrivain Yannick Haenel et du metteur en scène Arthur Nauzyciel qui proposent ici une mise en espace irréelle et éthérée, Papillon Noir est un monodrame où la musique de Yann Robin, aux accents de mantras tibétains, propulse la voix douce et maîtrisée de la soprano Élise Chauvin dans un autre monde, une transmigration macabre magnifiquement angoissante. Dirigé par Léo Warynski, l’ensemble vocal Les Métaboles joue avec l’orchestre Multilatéral une partition moderne où le traitement sonore participe pleinement à cette traversée mortelle.

Après la présentation du Festival “Les Musiques” par Christian Sebille, directeur du GMEM, le noir se fait et le rideau de fer monumental du Théâtre de la Criée s’ouvre comme une gueule béante sur un antre noir.

Un tulle tout en hauteur dessine d’un seul trait un espace indéfini aux angles arrondis ; trois murs informes comme un trou, un gouffre cadré par deux retours comme des ailes noires enveloppantes tendues vers le public. Dans le lointain apparaissent des dizaines de lueurs flamboyantes comme des feux follets, dernières vies des morts. On distingue la silhouette de l’orchestre, le piano noir à jardin, les percussions à cour, le chœur au centre, comme une ligne traversant la masse des instruments de bois aux couleurs chaudes. C’est une irruption sonore qui débute sans détour ce monodrame alors qu’une femme traverse doucement le plateau, puis entame une discussion au téléphone avec sa mère. Elle a eu un accident et se rend compte au fur et à mesure qu’elle n’est plus vraiment vivante.

Je longe à pas de loup la mince cloison qui me sépare de moi-même.”

Yannick Haenel :Au moment de mourir, chacun revit, en un éclair, le film de sa vie. Le corps de cette femme lui fait mal. L’émotion de l’accident fait revenir des éclats de sa vie, un bouquet de souvenirs érotiques, la grande joie des détails, la beauté d’une Annonciation qui l’a métamorphosée ; mais aussi des tourments liés à son identité : est-elle un homme ou une femme ? Un homme devenu femme ? L’accident fait revenir cette blessure.

Au début de la soirée, elle perd insensiblement la maîtrise de sa parole : parfois les mots déferlent, comme un océan verbal, parfois ils semblent la quitter. En même temps, la lumière de l’appartement faiblit et voici la pénombre, qui l’ouvre à des états d’euphorie et de détresse.

Cette soirée à laquelle nous assistons est en réalité une traversée de sa mort, les premiers moments de cette avancée dans ces limbes que les Tibétains nomment le Bardo; depuis l’instant où elle est rentrée chez elle, cette femme est morte mais elle ne s’en rend pas compte tout de suite, et nous non plus.

C’est en progressant dans cet univers étrange que son langage se vide et qu’elle découvre l’insaisissable.

Je veux glisser comme une chose noire dans le noir.”

L’étrangeté réside déjà dans la forme même du monodrame qui est, dans la définition, une œuvre dramatique unissant la voix parlée (le chant étant exclu) et une musique instrumentale évocatrice, écrite pour un unique acteur et souvent un chœur.

Magnifique travail de la soprano ÉliseChauvin qui doit dire son texte sans lâcher la musique. On la perçoit d’ailleurs battre légèrement la mesure avec ses mains, ce qui lui confère un mouvement hypnotique.

L’orchestre derrière elle a parfois des accents volcaniques, caractéristique du style de Yann Robin qui n’hésite pas à faire jouer des sons inattendus à tous ses instrumentistes, alors que tous les membres du chœur sont repris au micro SM58 Shure pour une grande proximité et pour générer des sons particuliers de bouches, de corps.

C’est ici ton premier monodrame, donc une voix parlée avec un orchestre qui joue en même temps ?

Yann Robin :La voix est chantée, pour moi : j’ai annihilé tout ce qui pouvait être lyrique, toutes les lignes, tous les profils, mais la voix est complètement écrite rythmiquement, comme dans un concerto pour violoncelle par exemple. Dans ma manière de travailler, même si j’ai conscience de ce qui va se passer avec l’orchestre, j’écris d’abord la ligne du soliste autour de laquelle va venir s’articuler le chœur et l’ensemble. Donc tout est écrit rythmiquement, précisément. Je fais le contraire de ce que l’on trouve dans l’opéra la plupart du temps, c’est-à-dire une voix chantée et un texte étiré, dont on finit par oublier le sens tellement il subit de modification par le chant. Ce à quoi je ne m’oppose pas car c’est très beau le chant, j’adore vraiment ça. Mais la prose en français est extrêmement complexe et je n’ai jamais été satisfait de ça. Du coup, cela fait dix ans que j’ai envie de faire un opéra sans en avoir envie. Mais le texte de Yannick Haenel, après mûre réflexion, m’a permis de trouver une solution pour moi, pour mon propre monde : c’est un parlé-chanté. Élise ne parle pas ni ne chante réellement, c’est entre les deux. Pour moi, c’est un travail de délyricalisation de la voix, sur la dévocalisation pour la protagoniste, contrebalancée par un surtraitement de l’ensemble et des sonorités, et toute la voix chantée est réalisée par le chœur.

 

La suite de cet article dans le N°220 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro