Le Festen du collectif MxM : À la croisée des formes

Créé en 2017 à Bonlieu, Festendu collectif MxM a une étape dans sa tournée au Printemps des Comédiens à Montpellier. Pour relever le défi de l’adaptation de ce film de Thomas Vinterberg devenu un classique, l’équipe s’est lancée avec rigueur dans une forme complexe, explorant tous les ressorts techniques, narratifs et dramaturgiques des outils de la captation vidéo sur un plateau de théâtre, dans une réalisation époustouflante.

Festen, mes Cyril Teste – collectif MxM – Photo © Simon-Gosselin

Festen, c’est le drame du secret familial sordide d’une famille bourgeoise qu’un des fils, Christian, décide de jeter à la figure de tous, famille et amis, réunis autour d’un repas pour célébrer l’anniversaire du patriarche. Il mesure alors, au silence assourdissant qui s’ensuit, comme après le fracas d’un séisme, combien est désespéré son effort pour se libérer de ce trop lourd secret.

Une performance filmique

Le collectif MxM, réunissant artistes et techniciens, édicte une charte, s’inspirant du Dogme95, qui définit“une forme théâtrale, performante et cinématographique, issue d’un texte théâtral, ou d’une adaptation libre d’un texte théâtral”, et qui “doit être tournée, montée et réalisée en temps réel sous les yeux du public”.

Dans la performance filmique, “le temps du film correspond au temps du tournage”, afin de ne pas altérer le récit.

Le spectateur assiste ainsi parallèlement à la projection d’un film, sur un écran qui coiffe le plateau, et à son tournage, qui est une captation du réel ou plutôt d’une représentation théâtrale. Deux cadreurs se déplacent silencieusement au milieu des acteurs pour créer des apartés, isoler certaines scènes, et construisent un point de vue.

Les caméras suivent les acteurs quand ils sortent du plateau, nous permettent de découvrir d’autres lieux, invisibles à l’œil, les coulisses, qui sont aussi couloirs, vestibules, vestiaires pour les personnages. Nous nous créons une représentation complètement virtuelle de cet autre décor, à travers les yeux des cadreurs.

L’image peut être très totalitaire. Dans l’actualité, il y a peu de place pour se faire une idée des choses qui arrivent. Il faut pourtant garder cette gymnastique d’avoir des images et de pouvoir en sortir.”

Pour Cyril Teste, directeur artistique du collectif et metteur en scène, ce qu’il appelle “gymnastique du hors champ”, c’est-à-dire l’effort que le spectateur déploie dans ces allers et retours en conscience de l’écran au plateau, de l’image au réel, est ce qui lui permet de résister, de prendre de la distance. Un entraînement à la lutte contre le story telling ?

Dans Festen, Christian doit s’approprier la caméra, l’image, c’est-à-dire les codes qu’utilise son père pour créer sa propre fiction et régner, afin de dévoiler la part immonde du hors champ que dissimule son extérieur bourgeois.

Les cadreurs peuvent aussi devenir personnages, le père s’adresse à eux comme s’ils étaient venus filmer son anniversaire, il maîtrise l’image ; plus tard, ils ne pourront s’empêcher de s’interposer physiquement quand il deviendra nécessaire qu’il parte.

Les lumières pour un tournage

Julien Boizel, qui assure par ailleurs la direction technique du collectif, signe ici des lumières tournées vers l’efficacité. L’implantation d’un plafond de projecteurs croisés dans toutes les directions, qui rappelle tout à fait l’univers d’un plateau de télévision, assure la qualité des images captées par les caméras en permanence, et ce à 360°. Dans ce contexte, le jeu des lumières, très contraint, est tout en sobriété, mais il réussit à maintenir une esthétique cohérente avec la scénographie et à réaliser, grâce à des directions très verticales, une image très dense, tranchée et contrastée, pour les spectateurs.

Un cyclorama blanc entourant le décor sert de mur pour les couloirs des coulisses, de fond lumineux pour les fenêtres ; il permet de détacher l’espace scénique de la cage de scène et d’amplifier la sensation d’une vive intensité lumineuse au plateau.

Les effets sont peu nombreux mais apportent des respirations salutaires, dans la tension continue qui règne sur scène. Ce sont notamment des contre-jours particulièrement réussis et même bluffants dans la qualité de leur réalisation, s’agissant de sources LED multiples qui pénètrent le plateau par les moindres interstices laissés disponibles dans le décor, pour constituer des ambiances parfaitement homogènes, équilibrées et graphiques. Le jeu sur les directions, couleurs et intensités des lumières qui pénètrent par les fenêtres du décor contribue à le crédibiliser et donnent beaucoup de réalisme au spectacle.

Vous vous êtes impliqué très en amont sur la scénographie ?

Julien Boizel :Nous avons commencé le travail deux ans en amont de la création. La scéno a été pensée pour qu’on puisse filmer aussi à l’arrière du décor. C’est un décor de théâtre et aussi celui d’un tournage de cinéma. Pour remplacer les extérieurs, nous avons utilisé l’envers du décor.

L’arrière des châssis a été dessinée pour être discret à l’image. Les châssis n’ont pas été ignifugés avec une peinture intumescente mais construits avec du bois M1 traité dans la masse, pour conserver un aspect bois brut.

Ce rapport intérieur/extérieur m’a donné cette envie de travailler l’éclairage des fenêtres, avec les cycloramas pour faire exister les extérieurs ; à l’intérieur le travail de lumière devait rester “efficace”, pour la vidéo, je ne pouvais pas me promener entre du chaud et du froid à cause de l’impact sur l’étalonnage et la qualité de l’image.

 

La suite de cet article dans le N°220 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro