La caméra comme chorégraphe : Deep Dish et False Coloured Eyes de Chris Haring

Deep Dish, Chris Haring – Photo © Bernard Müller

L’Autrichien Chris Haring, autant chorégraphe qu’artiste visuel, metteur en scène d’un théâtre sans paroles ou encore cinéaste chorégraphique, construit un jeu raffiné entre l’image filmée en live et la chorégraphie, jouant de la présence des corps et des gestes, en relation avec la transformation de l’image.

L’Autriche n’est pas le pays le plus connu pour offrir au monde des légions d’artistes chorégraphiques ou dramatiques de pointe. De ceux qui peuvent se prévaloir de travailler dans l’innovation et dans l’excellence, beaucoup s’installent dans des pays où la scène artistique est plus vivante, les rencontres plus riches et les subventions plus accessibles. Chris Haring, lui, continue de travailler dans son pays natal, en dirigeant sa compagnie Liquid Loft. Le Viennois a su développer une écriture singulière dans le rapport entre le plateau et l’écran, entre les interprètes et l’image. Plus exactement, l’image est au centre de la construction scénique, elle est l’aboutissement de toute action chorégraphique. Il n’y a cependant pas de danse au sens conventionnel du terme, mais un jeu d’acteurs sans paroles, par des danseurs qui sont également les cameramen. Entre la scène filmée sur plateau et l’image à l’écran s’engage un processus de transformation qui révèle ou dissimule des parties de la réalité physique des interprètes et des objets utilisés.

La radicalité de son mélange des genres permet à Haring —qui définit ses spectacles comme des “films chorégraphiques réalisés en live”—d’arracher à l’utilisation de la caméra sur le plateau une dimension sachant encore surprendre, alors que le procédé est aujourd’hui de plus en plus commun dans les arts de la scène. Beaucoup de metteurs en scène utilisent l’image et l’écran comme un moyen purement esthétique. Dans le meilleur des cas, la vidéo est réalisée en livepour révéler un espace hors cadre ou pour zoomer sur un personnage pour mieux entrer dans son intimité. Chez Haring, l’écran est le reflet de notre fascination pour l’image, l’enjeu central du spectacle. Pour produire les effets iconographiques désirés, la compagnie a développé une technicité particulière dans l’utilisation de la caméra fondant une écriture très personnelle.

Effets spéciaux en live

Deux créations illustrent la démarche. Dans Deep Dish, une pièce basée sur des images spectaculaires, la projection ouvre des fenêtres vers un monde qui nous entoure mais reste invisible à nos yeux. Sous l’œil d’une caméra à très haute résolution, les danseurs filment des légumes et des fruits, frais ou en état de décomposition, ouvrant sur un monde macro. La résolution des images permet, à l’écran, d’aborder un ananas, une feuille de menthe ou la peau d’une orange comme un paysage fantastique. Nous plongeons dans ces visions comme dans un film d’animation, où une fraise peut apparaître telle une montagne, plus grande que l’homme. Autour d’une table, voire sous la table, réunis comme pour un repas familial ou entre amis, les interprètes sont comme avalés par les images qu’ils produisent eux-mêmes en live. Cette mise en abyme et ce discours sur l’image, sur notre civilisation, sont la marque de fabrique de Liquid Loft. Pour Deep Dish, Haring a collaboré avec Michel Blazy, artiste végétal de renommée mondiale, qui a contrôlé le pourrissement des végétaux pour permettre aux danseurs de filmer aussi des images d’une esthétique plus redoutable.

En mai 2018, au Théâtre national deChaillot, avec la pièce False Coloured Eyes, Haring a présenté un contre-exemple de son approche de l’image. Les danseurs filment d’autres danseurs, exclusivement. Les caméras et projecteurs sont les seuls éléments scéniques en dehors de l’écran, élément central. Comme dans Deep Dish, toute image est filmée en live, mais l’écran est double, formant un angle de 90°. Les écrans sont installés en diagonale et seuls les spectateurs placés aux extrémités de la salle ont une vue frontale sur l’un des écrans, mais se trouvent alors en position presque parallèle à l’autre. Du centre de la salle, le spectateur se trouve donc face à deux écrans dans un angle de 45°. Cependant, les deux vidéoprojecteurs ne couvrent que l’écran long. Le petit écran perpendiculaire reste blanc ou reçoit les ombres des danseurs. Avec ce dispositif, Haring décline le principe du split screen, de l’écran divisé d’Andy Warhol. La référence au pionnier du Pop art est au centre de la démarche artistique de False Coloured Eyeset du triptyque Imploding Portraits Inevitablequi reviennent sur l’art des années 60’/70’, pour confronter les démarches de l’époque à la réalité actuelle et à notre rapport à l’image.

Low-budget, comme Warhol

Sur l’écran long qui coupe le plateau en diagonale, toute perspective est bouleversée. L’horizontal devient vertical et les corps s’affranchissent des orientations ou délimitations spatiales. On retrouve le jeu avec les échelles de grandeur vécu dans Deep Dish, quand la caméra entre dans la bouche d’une danseuse pour filmer la gorge qui prend, dans la projection à l’écran, des allures de grotte. Mais si Deep Dishdécline le seul effet de l’agrandissement, False Coloured Eyesest truffé d’effets spéciaux. Tous sont assez artisanaux et dévoilent leur origine, sans en devenir moins impressionnants. Les corps-images tombent ou tremblent, et à plusieurs reprises les danseurs apparaissent à l’écran à la manière de fantômes. Une tête s’affiche comme si elle flottait en l’air, isolée du tronc et sans aucun lien visible à une autre partie du corps. Plus tard, des corps semblent chuter vers un infini et une femme assise est filmée, mais seulement ses bras et ses jambes se voient à l’écran ; une image mise en abyme, s’agrandissant.

Et pourtant, tous ces effets ne sont pas le fruit de nouvelles inventions de l’industrie ou de développeurs en informatique. Haring travaille avec du matériel grand public, deux caméras Sony HDR XR550 VE pour la captation et deux projecteurs Optoma EH 415 pour la projection, affichant modestement une puissance de 4 200 lumens. Pour la synchronisation des deux projecteurs, la compagnie utilise un Raspberry Pi. Il s’agit donc de matériel domestique, suffisamment puissant pour assurer le spectacle. Il aurait été malvenu de rendre hommage à Warhol avec du matériel haut de gamme, d’autant plus que False Coloured Eyesreprend les petits films qui composèrent le film expérimental Chelsea Girlsde Warhol, tourné en 1966 avec un budget de 10 000 US$. Grâce à l’écran défini “divisé” mais en fait dédoublé, il construit à travers l’image le sujet même du film. Un demi-siècle plus tard, Chris Haring met lui aussi l’image au centre, reprenant des dialogues et postures de Chelsea Girlset la musique du groupe Velvet Underground. Comme Warhol, Haring réalise une œuvre low-budget, alors que tout suggère l’utilisation d’une technologie de pointe.

 

La suite de cet article dans le N°220 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro