Akram Khan : XENOS, création

Image du prologue avec la guirlande – Photo © Philippe Grapeloup-Saliceti

Dans le cadre du Festival Montpellier-Danse 2018, le chorégraphe Akram Khan a présenté son dernier solo dansé. XENOS est un choc, une expérience visuelle et sonore sur la peur, la souffrance ; traversée par des émotions puissantes et contrastées. C’est un vibrant hommage aux soldats indiens sacrifiés lors de la Guerre 1914-18 et une réflexion magistrale sur notre monde actuel avec de surprenantes mises en perspective. Il s’agit d’une commande de 14-18 Now, programme artistique britannique pour le centenaire de la Première Guerre mondiale ; représentée pour la première fois le 21 février 2018, à Athènes.

À l’origine, cette pièce fut inspirée par Prométhéeavec son double paradigme : les magnificences de l’imagination humaine et la capacité à créer de la violence et des horreurs. En 2017, des informations ressurgissaient sur la Grande Guerre et notamment sur les soldats coloniaux, totalement occultés. Akram Khan comprend que l’Histoire apprise à l’école, a été filtrée sous un angle anglo-saxon. Du fait de ses origines bangladeshi, il s’est souvenu des cipayes, paysans guerriers issus du Nord et du N-O de l’Inde qui furent enrôlés de force dans les armées de l’Empire britannique pour combattre en Europe. Après l’ignorance de la partie chaotique de l’Histoire, la nouvelle génération souhaite une vue à 360°. XENOS est une réminiscence de sa première création solo, DESH, en 2011, dans une veine beaucoup plus sombre.

Akram Khan :Cette pièce est différente de mes créations précédentes. Elle permet de donner un espace et de faire notre deuil. XENOS signifie “étranger”, et je nage à contre-courant par rapport aux élites. Je ressens un intérêt profond pour les anciennes histoires religieuses et la mythologie, d’ailleurs toutes écrites par des hommes car les femmes incarnent le mal. Il faut déconstruire et revisiter les anciens mythes. L’art est un espace de réflexion et de questionnement, sans jugement, en évitant toute arrogance. Je suis bouleversé au plan émotionnel et psychologique par les politiques actuelles dans le monde. Danser, c’est bouger. Le mouvement est une forme de résistance à la mort, à notre corps, à la société. Danser, c’est résister, c’est l’espoir.

La composition de ce ballet renoue avec une narration et une dramaturgie qui empruntent à la fois au théâtre, au mime et à la danse. On assiste à une confrontation entre scènes douces et temps forts, voire d’une rare violence ; une complète antinomie entre la tendresse et les réminiscences de la culture indienne et les affres de la guerre. Le décor conçu par Mirella Weingartenet la scénographie de Marek Pomocki s’organisent principalement autour d’un plan incliné, surface qui sert de transition entre l’espace supérieur (avec le praticable occupé par les cinq musiciens) et le premier plan, à hauteur de scène, pour le prologue et le final. Les velours noirs encadrent sensiblement l’espace scénique et l’isolent du reste du monde. Un espace polysémique aux atours changeants, entre réalité et imaginaire.

L’ouverture a pour cadre une arrière-cour de maison indienne. Les spectateurs s’installent dans la salle mais le plateau est déjà vivant. L’atmosphère est douce et paisible, animée par la voix de Aditya Prakash et le percussionniste BC Manjunath, alternant le konnakol (langage rythmique de la musique du sud) et le mridangam, tambour à deux faces. La complicité est parfaite entre les musiciens traditionnels et Akram Khan : le corps du danseur exprime souplesse et virtuosité. Un corps lumineux, chatoyant dont les chevilles ornées de deux cents sonnailles n’a de cesse de rythmer et ponctuer la scène. Une respiration alerte traversée par des pirouettes, des zébrures dans un tempo coloré et frénétique. En de brefs instants, la guirlande lumineuse crépite de façon inquiétante et la bande sonore délivre des éclats semblables à un feu d’artifice guerrier. Le ton est donné.

Pour Stéphane Déjours, régisseur lumière, celle-ci sert la narration : “La lisibilité est parfaite et chaque scène a une identité lumineuse et de couleur. Lumière chaude pour le prologue en Inde, puis basculement dans une scène bleue, en contre-jour : le champ de bataille”.

 

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