Régisseur “numérique” : Un nouveau métier ?

Il n’est pas facile de définir le métier de régisseur. Touche à tout de talent, à cheval entre la technique et l’artistique, son champ de compétences s’est ouvert depuis vingt ans au domaine numérique. Certains sont devenus des experts en la matière et intègrent systématiquement ces nouvelles technologies à leur travail. Plus qu’une mutation générale, on assiste à l’apparition d’une nouvelle branche de nos métiers que l’on peut qualifier de régie numérique”.

Jack in my head – Photo © lhoucine Atmani

Régisseur 2.0

Ce titre à la mode supposerait qu’une nouvelle forme de régisseur a remplacé l’ancienne. Que nenni ! Le spectacle a toujours besoin de régisseurs maîtrisant les techniques traditionnelles, et cela ne changera pas tant qu’il y aura des comédiens réels sur un plateau réel. Mais aux bricoleurs —terme noble—de génie se sont adjoints les bidouilleurs en électronique, informatique, robotique. Et tout ceci s’est accéléré ces toutes dernières années avec l’avènement de matériel bon marché, en relation avec l’économie de notre secteur.

Conjonction de phénomènes

Plusieurs catalyseurs ont accéléré l’utilisation des technologies numériques dans le spectacle vivant. Certainement en premier lieu la généralisation de l’Internet à haut débit, qui a fait naître une multitude de communautés d’échanges (forums, tutoriels, …).

Ensuite, l’apparition récente de mini ordinateurs type Arduino ou Rasperry Pi, qui coûtent moins d’une centaine d’euros, a ouvert de nouveaux horizons pour la diffusion de médias et a stimulé l’envie des apprentis codeurs : les outils sont à construire, les ressources de la machine plutôt limitées, le code devra donc être efficace et bien écrit. On réfléchit en termes de décroissance de moyens financiers et de ressources matérielles.

Enfin, et c’est moins nouveau, une partie des metteurs en scène manifeste un intérêt pour la vidéo, l’interactivité, l’immersion. Il faut donc trouver des solutions adaptées au spectacle vivant, utiliser des outils innovants. Mais la prise de risque n’est tolérée que jusqu’à un certain niveau de diffusion. Pas question de planterun spectacle dans un Théâtre national. Or, avec ces technologies émergentes, pas de processde test sur plusieurs mois comme dans l’industrie : c’est le régisseur qui affine le choix des techniques et la qualité de la programmation informatique au fil de ses expériences ; les premières en essuieront les plâtres…

Hacking : sous les claviers, la plage

Le théâtre a toujours été un lieu de détournement. Rien d’étonnant donc à ce que le hackingfasse partie des potentialités. Par ce terme, on entend principalement l’utilisation d’un outil dans une fonction pour laquelle il n’était pas prévu au départ. L’industrie produit à grande échelle des objets et en abaisse ainsi le coût ; en décortiquant ces appareils, en reprogrammant une partie de leur programme interne, on peut les ouvrir sur l’extérieur et les faire communiquer avec d’autres outils. Par exemple, utiliser un capteur Microsoft Kinect (destiné aux consoles de jeu) peut faire de la détection de mouvement ou de position sur un plateau.

Mais le hackingn’est pas qu’un passe-temps de geek. C’est aussi la manifestation d’un courant de pensée où la consommation de masse et le tout commercial sont remis en cause. L’utilisation de Linux et de logiciels open sourceest brandie comme une lutte anti-commerciale, la véritable richesse étant le partage du savoir. L’apparition des fablab(1)matérialise ce mouvement des nouveaux utopistes, et les régisseurs “bidouilleurs” peuvent y dénicher le savoir-faire manquant à tel ou tel projet de “recherche-création(2)”.

Portraits croisés

Nous avons rencontré deux régisseurs, qui ne se qualifient pas eux-mêmes de numériques(ils sont en chair et en os !), mais qui, par leurs pratiques, peuvent relever de ce qualificatif. Ils se rapprochent par certains outils, se distinguent par leur méthodologie.

 

Voici tout d’abord Olivier Pfeiffer, régisseur et créateur son. Après avoir suivi une formation de technicien son au BTS audiovisuel de Boulogne-Billancourt puis une formation de réalisateur sonore à l’ENSATT à Lyon, il s’est tout naturellement tourné vers la création sonore et la régie son de spectacles.

Peux-tu décrire ce que tu pourrais rapprocher du terme “régie numérique” dans ta pratique ?

Olivier Pfeiffer :En commençant à travailler avec Didascalie.net(3), juste à ma sortie de l’ENSATT, j’ai appris énormément dans le domaine des nouvelles technologies. Le but de la compagnie était de faire des spectacles sensibles où les comédiens manipulaient son, vidéo, lumière, en ayant comme seul support de diffusion et de traitement l’ordinateur. Àpartir de ce moment, j’ai compris le terme de régie informatisée et plus globalement le terme de régie numérique.

En travaillent par la suite avec des compagnies plus traditionnelles, j’ai décidé de mettre au service des futures créations mes nouvelles compétences,mais en allégeant le dispositif et en me mettant la contrainte de la tournée (il faut que ça marche tout le temps).

J’ai appliqué cela à mon domaine qui est le son : diffusion de la bande son, traitement et utilisation d’effets viaun ordinateur, spatialisation du son, captation de mouvement sur scène, utilisation d’actionneurs pour créer la bande son, …

Bien entendu tout n’est pas fait à partir d’un seul logiciel et il faut pouvoir communiquer d’un logiciel à l’autre pour pouvoir jouer et interagir avec leurs différentes fonctions.

Pour moi, c’est cette communication entre logiciels qui est la plus importante et qui fait que j’utilise des régies numériques.

 

La suite de cet article dans le N°219 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro