La cohabitation d’un septuor

La recherche d’un lieu de création et de travail, dans notre secteur, consiste souvent en une longue démarche qui ressemble à la procession d’Echternach. Mais quand une porte inconnue s’ouvre pour la première fois, et que le déclic s’opère, le mécanisme des possibilités se met en marche.

Vue du hall d’exposition – Photo © Rose Werckx

Une ville dans la Ville

En 1860, la famille Carels faisait construire à Gand, sur une terrain de 11,80 ha, des bâtiments pour l’installation de leurs produits : des machines à vapeur, des locomotives et des engins pour assécher les polders. Fin du XIXesiècle, une convention fut signée avec Rudolf Diesel portant sur la livraison de puissants moteurs. L’entreprise fusionnait en 1961 avec ACEC (Ateliers de Constructions Électriques de Charleroi). Les photos d’antan nous montrent une véritable ville dans la Ville. Mais l’extension du port de Gand vers le Nord au début de ce siècle fut l’une des raisons de la fermeture de ses activités.

Le domaine d’ACEC fut racheté par un particulier qui louait les structures dans leur état délabré à des musiciens, des peintres, des organisateurs de défilés de mode et des hommes de théâtre.

Le metteur en scène Arne Sierens et ses compagnons (DAS Theater) découvrent en 1999 sur ce domaine le bâtiment De Expeditie.

Le lieu les envoûtait tellement qu’ils décidèrent de constituer un dossier de construction. L’initiative produisit un effet boule de neige. Cela parvint aux oreilles de la Ville de Gand qui, avec le soutien de la Province, réagit positivement aux événements. Ils ordonnèrent un plan urbain de la cité, en mentionnant qu’une partie soit réservée pour la culture.

Le dernier train

Le bâtiment De Expeditie était composé de deux ailes. Celle de gauche abritait un grand hangar où passait un train apportant de lourdes marchandises. L’aile de droite, quant à elle, était formée de trois étages solidement construits, d’espaces industriels, sans fioriture, mais idéaux pour des ateliers.

Du fait d’une importante superficie totale, le DAS Theater ressentit vite le besoin de rechercher des compagnons de route. Il fut décidé de les recruter dans d’autres domaines d’activités.

Deux jeunes collectifs expérimentaux, Bazuco (musique digitale) et Vidiots (vidéo) voulaient naviguer avec DAS. Un appel à projet fut lancé et gagné en 2004 par le bureau d’architectes Marie-José Van Hee.

La découverte

À la sortie de la Gare centrale de Gand, le tram 4, direction Dok Noord, me dépose à l’arrêt Heilige Kerst, devant une charmante église. En traversant la cité, je me sens telle une Lilliputienne dans Les Voyages de Gulliver. Il fait froid, heureusement l’accueil de Steven et Rik est chaleureux.

Aujourd’hui, De Expeditie compte sept habitants. Ce sont des locataires qui se partagent le travail concernant le lieu, car il n’y a pas de personnel payé par la structure. Une fois par semaine, une réunion générale a lieu pour régler les problèmes, mais aussi pour parler des projets en cours. Le méli-mélo d’idées et de discussions aboutit à des projets inattendus.

L’exploration des lieux

Le foyer forme le cœur du bâtiment et s’élève à certains endroits à la hauteur totale. À gauche, les murs en briques ordinaires sont en partie d’origine. Deux portes sobres, de couleur noire, donnent accès aux salles. Du haut des fenêtres filtre le soleil d’hiver. Le plafond est en béton brut. À droite, des balcons intérieurs s’ouvrent sur deux niveaux et relient les bureaux.

Un volume indépendant forme la fin de la perspective du foyer. C’est une cuisine ouverte, surélevée, un coin de rencontre et de bonnes odeurs qui donne à cet endroit un aspect humain et convivial.

Dans l’ancien hangar se trouve deux salles : le Box et le Loods. Les dimensions du Box, avec une capacité de 99 personnes, sont de 15,80 m de long x 12 m de large, sur une hauteur de 10,30 m au faîtage. La grande porte où circulait le train sert d’accès aux décors. Les murs sont recouverts de planches en bois lambris, mais il est possible d’obscurcir la salle avec un rideau noir sur patience. L’équipement technique est minimal car le règlement dicte que les locataires doivent apporter leur matériel.

En sortant du Box, j’aperçois plusieurs affiches liées au cirque. Steven m’explique qu’au rez-de-chaussée deux membres du septuor y ont leur nid : le Circuscentrum et le Miramiro. Le Circuscentrum a pour but de faire connaître à l’étranger le cirque flamand contemporain, tout en respectant le patrimoine. Sous la devise : “L’étonnement est à la porte de la main”, ils invitent des metteurs en scène et des chorégraphes à venir voir des spectacles de cirque et à échanger leurs idées. Miramiro soutient les événements d’art qui ont lieu dans l’espace public : installations, théâtre de rue, arts du cirque, … Cela va de pièces intimes jusqu’aux événements de grande envergure. Leurs bureaux sont situés au rez-de-chaussée, dans des endroits clairs et spacieux. Les piliers blancs d’antan en enfilade ressemblent à des dames en promenade. Une petite salle de réunion, avec un jeu de chaises colorées, donne à travers les fenêtres un aperçu de l’architecture industrielle du voisinage.

Grâce à sa hauteur de 9,60 m au plus haut, les artistes du cirque ont déjà bien profité de la deuxième salle : le Loods. Ses dimensions sont de 29 m x 13 m et elle possède un accès décor par une porte de 2,80 m de large sur 3 m de haut. La salle peut contenir 199 spectateurs. Les murs sont en brique rouge et le sol en béton lisse. Une petite loge d’artiste est annexée à la salle. Dans une phase prochaine, ils comptent programmer l’isolation acoustique et thermique du Loods et l’installation d’un gradin télescopique qui aura ses conséquences car l’évacuation du public devra se faire par un escalier encore non-existant dans le foyer.

Au premier étage, je découvre un studio de 8 m x 12 m sur une hauteur de 5,70 m. L’esprit industriel des murs avec quelques traces du passé s’harmonise gaiement avec le sol en bois.

Les n°3 et 4 du septuor sont Jes et Victoria Deuxe. Jes est un centre de formation laboratoire pour les jeunes en difficulté. Une trace d’un des projets (un énorme mur de petits portraits) égaye le foyer. Victoria Deuxe s’engage aussi dans le domaine social et artistique. Les formes employées sont le théâtre, l’audiovisuel, la photographie et les arts. Les projets sont souvent initiés par les participants, aidés par des artistes.

Le deuxième étage comporte trois locataires et deux salles de réunion. La main de l’architecte se sent dans la finition des murs transversaux. Ils ne touchent qu’en partie les murs extérieurs. Cela donne une continuité dans le volume. Une même attitude envers l’architecture se ressent dans le traitement des fenêtres et des portes coulissantes, qui donnent accès aux balcons et relient les bureaux. Le rythme des barreaux de fenêtre, placés derrière les anciens barreaux, forme l’image d’une peinture linéaire. Les portes coulissantes vitrées, dont les chambranles sont en bois, donnent une transparence au lieu. Un rideau blanc cassé offre la possibilité de s’isoler

L’un des cohabitants du septuor porte le nom de Vrede, ce qui signifie Paix. Le mouvement existe depuis 1949. Il s’efforce de créer une justice sociale dans le domaine de la société et de l’économie.

Le plus récent des intervenants est Aifoon, une organisation éducative qui travaille autour de l’art et de l’écoute. Dans leur projet, ils ne parlent pas de la musique ou de la voix, mais des sons captés ou manipulés. Ils organisent, entre autres, des ateliers où les participants, les yeux bandés, équipés d’un récepteur sur un casque, se promènent en ville, chacun soutenu par quelqu’un.

Le pionnier de l’entreprise est le metteur en scène Arne Sierens, de l’ex DAS Theater, rebaptisé Compagnie Cecilia. Son théâtre populaire, mais résolument actuel, dépasse les frontières. En dehors de ses textes d’un humour grinçant, il nous a surpris par le choix de ses dispositifs scéniques. Bernadette(1996) se déroula sur une piste d’autos-tamponneuses, tandis que dans Marie Éternelle Consolation(2005), les interprètes jouaient sur un sol gelé. Le fait qu’il se soit installé dans De Expeditie ne l’empêche pas d’explorer l’entourage, comme un enfant curieux à la recherche de l’inconnu.

En 2017, il trouve un endroit en plein air dans le site et y présente la tragi-comédie Zingarate. Assis sur des tabourets en carton, les spectateurs étaient dispersés sur le terrain, avec autour d’eux trois grands camions de déménagement, l’aire de jeu des acteurs. Une démarche qui rappelle l’installation des scènes ambulantes de la Commedia dell’arte, où le contact acteur/public était intense, physique.

 

La suite de cet article dans le N°219 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro