Prima la musica, poi la parole(1). Un écran pour le dire : du côté du surtitrage

Depuis une vingtaine d’années, l’usage du surtitrage à l’opéra —voire pour certaines productions théâtrales— s’est généralisé, devenant même quasi une “obligation” : le public demande à pouvoir lire le texte chanté ou parlé, quand bien même les artistes s’expriment en français. Un écran, qu’il soit une projection, un panneau de LEDs ou tout autre système, ne vient pas uniquement “compléter” ce que l’on perçoit de l’espace scénique, c’est un élément-clé de la dramaturgie.

Grand Théâtre d’Angers – Photo © Régis Vasseur

Un peu d’histoire

C’est à la Canadian Opera Company (Ontario) que les surtitres ont été utilisés pour la première fois en opéra (Elektrade Richard Strauss, le 21 janvier 1983). Il s’agissait de projection de diapositives.

En France, en mai-juin 1949, Jean-Marie Serreau présentait un spectacle monté pour les universités et les organisations culturelles de la zone d’occupation française en Allemagne, L’exception et la règlede Brecht. Deux tableaux noirs de part et d’autre de la scène avec dialogues réduits au minimum.

L’histoire du surtitrage commençait.

Surtitrer un spectacle

Si le public ne demande pas la traduction “simultanée” des chansons d’un concert, il en est tout autre pour les opéras, ainsi que dans certaines productions, notamment étrangères, de théâtre.

Le livret que l’on met à disposition du public dans certaines salles “donne le texte”, qui peut être la traduction du texte original. Comment donner à lire ledit texte pour que, pendant le spectacle, au fil des dialogues, le public puisse suivre ? Le noir étant fait en salle, la simple lecture du programme papier est impossible. Par ailleurs il faut tenir compte, pour “donner à lire” au public du rythme du chant, de celui de la langue utilisée sur scène, voire de la position des éléments de phrase, comme celle du verbe en allemand et du fait qu’on ne lit pas aussi vite qu’on écoute. Un spectacle surtitré comporte +/- 2 000 slidessoit 11 clics/minute, le texte reste affiché de 3 à 6 secondes. Notons là qu’il est fréquent, en opéra, que le chef et le metteur en scène conviennent de “coupures” dans le livret : un spectateur qui tiendrait à suivre “dans le texte” aurait donc quelques problèmes pour s’y retrouver. Ce sont parfois des scènes entières qui sont gommées par la dramaturgie.

C’est toute l’architecture du spectacle qu’il s’agit donc de traiter lorsqu’on s’attelle au surtitrage.

Du côté de la technique

Il existe diverses techniques pour surtitrer un spectacle. La vidéoprojection est le procédé le plus répandu et est souple d’utilisation. Sur un support généralement au niveau du lambrequin, on projette des textes saisis au préalable dans un logiciel, spécifique ou non (Word, PowerPoint, …), au rythme des dialogues, du chant, … Dans ce cas, la position du vidéoprojecteur sera essentielle et devra tenir compte de la puissance lumineuse, du bruit de la ventilation, du faisceau de projection, … Un shutter(obturateur commandé en direct ou viaDMX 512) sera sûrement nécessaire. S’il doit y avoir plusieurs vidéoprojecteurs, cela produira autant de faisceaux dans la salle.

Le calcul des dimensions de l’écran peut être ainsi déterminé : 400/600 places nécessitent un écran de 3,50 m x 0,50 m. Diviser la distance de projection par la base de l’écran permet de déterminer la focale.

L’autre système de surtitrage, notamment présent dans bon nombre de maisons d’opéra, est celui des panneaux de LEDs. Cette technologie silencieuse a été développée initialement par la société danoise Focon, avec un logiciel spécifique sous MS-DOS.

Dans les années 90’, la société Naotek a mis au point un système multipistes, multi-écrans. Suite à la disparition de cette firme, la société ArtComDiffusion a repris la même technologie et poursuit l’exploitation de ce système.

Depuis quelques temps, ce sont des dalles de LEDs (50 cm x 50 cm généralement) qui sont utilisées. Il est relativement aisé désormais de réaliser en interne un écran, mais avec des fortunes diverses : la qualité des dalles en question est variable, ainsi que le pitch(ou “pas de perçage” qui est la distance entre les LEDs ; plus elle est réduite et plus la qualité graphique donc le confort de lecture est élevé). À relever que ces dalles permettent la diffusion d’un signal vidéo (ce qui n’est pas le cas des panneaux de LEDs de Naotek, par exemple). La résolution courante est de 1 024 pixels et 65 000 couleurs.

Un autre dispositif est constitué d’écrans individuels placés dans le dossier du siège de la rangée précédente (depuis 1995 au Metropolitan Opera avec Met Titles, système Figaro Simultext avec logiciel in-Ovation).

De récentes expériences utilisent des lunettes Google Glass, expérimentées pour la première fois le 19 juin 2014 pour Pygmalionde Jean-Philippe Rameau à Manhattan. Mais ce projet est suspendu à ce jour.

Une autre expérience eut lieu le 5 juillet 2015 au Palais des Papes, dans la Cour d’Honneur d’Avignon, pour Le Roi Leard’Olivier Py avec surtitrage en anglais et chinois et lunettes ORA produites par lastart-uprennaise Optinvent.

N’oublions pas ici une idée que m’exposait à Barcelone le scénographe Dino Ibañez vers 1986, avec des ipac (il s’agissait d’un terminal personnel qui faisait tout ce qu’un smartphone propose aujourd’hui, sauf faire des photos et téléphoner). Nous nous interrogions alors sur la lumière émise par ces appareils ; depuis les balcons, une myriade de petites lumières aurait “étoilé le parterre”.

Les logiciels

Les logiciels pour gérer les surtitres sont divers : Focon, Kalieute, Naotek (disparus ou appelés à disparaître prochainement), PowerPoint, Keynote (Mac) mais compatible avec suite Office Microsoft, Torticoli. Le studio Anomes a développé le logiciel Glyphéo, désormais libre. Il faut, à ce stade, différencier les logiciels qui permettent de modifier le texte en cours de spectacle et ceux, tel PowerPoint, où les images sont verrouillées. On notera ici que des logiciels, d’usage courant, ne sont pas gratuits ; plus précisément, leur utilisation pour des séances publiques ne l’est pas.

Écran et projection

La longueur des lignes est un élément essentiel du surtitrage : il ne faut pas qu’elle s’étende sur plus de 50 signes, espaces compris, et 45 semblent un “idéal” (maximum). Le nombre de lignes est aussi à définir : 2 par slidesont idoines, 4 sont pour la lisibilité, possible, au maximum. La police de caractères est le plus souvent Arial voire Helvetica et la taille des caractères va de 17 à 22. La couleur est variable. À Bastille, rouge pour le français, orange pour l’anglais (il y a deux langues à l’affichage), le blanc est actuellement possible mais un bon nombre de systèmes utilise des LEDs rouges et vertes, le texte projeté est jaune/orangé. Le temps d’exposition est de 6 à 18 s en moyenne, selon la longueur du texte. Lire un texte en majuscules est plus difficile et plus long à lire qu’un texte en minuscules. On utilise un tiret en début de ligne pour signifier qu’il y a plusieurs personnages qui s’expriment successivement. La parenthèse est employée pour exprimer les pensées (si elles sont chantées bien sûr). Entre les slides, un noir est “projeté”.

 

La suite de cet article dans le N°219 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro