Don Carlos à l’Opéra de Lyon

Pour son festival Verdi, l’Opéra de Lyon a proposé à Christophe Honoré de mettre en scène Don Carlosde Verdi, dans son livret original, en français. Cet opéra, créé en 1867 et inspiré de la pièce de Friedrich von Schiller, s’inscrit dans le contexte historique du règne de Philippe II. Le Roi d’Espagne épouse la femme destinée à son fils, l’Infant Don Carlos, puis lui confisque son meilleur ami en en faisant son conseiller, avant de le faire arrêter par l’Inquisiteur. Dans ce drame amoureux, historique et politique, les personnages sont confrontés au dilemme, entre liberté et devoir.

Une architecture lumineuse

Don Carlos, Autodafé – Photo © Jean-Louis Fernandez

Grand nom parmi les éclairagistes en France, Dominique Bruguière a fait ses armes avec Claude Régy avant de collaborer avec un grand nombre de metteurs en scène et de chorégraphes pour le théâtre, l’opéra, et même la danse : Patrice Chéreau, Luc Bondy, Jérôme Deschamps, … Souvent interviewée, elle est l’une des rares éclairagistes à développer un discours sur la lumière et a été invitée à participer à diverses publications. Son livrePenser la lumière, tiré d’entretiens, est paru en 2017 chez Actes Sud.

Elle dit à propos de sa méthode de travail : “Je construis l’espace de la lumière au préalable. Je sais précisément, bien avant d’arriver sur le plateau, quels projecteurs je vais mettre, à quels endroits, à quelles hauteurs, comment ils vont jouer sur la scénographie. J’appelle cette phase l’étape géométrique de ma lumière. La deuxième phase, intermédiaire, est la réalisation sur scène de cette architecture lumineuse. Ordinairement, je la confie à mon assistant. Même si ma présence sur le plateau n’est pas requise, je me rends aux répétitions pour emmagasiner des sensations et des émotions créées par l’imaginaire des autres : celui du metteur en scène mais aussi celui des acteurs, des chanteurs ou des danseurs. Ces univers différents vont se conjuguer pour créer une œuvre d’art collective. La troisième phase, quand les répétitions ont lieu sur le plateau de la représentation, est celle que j’appelle la composition de la lumière. Je plonge alors les mains dans les pots de peinture. Cette composition vise à créer des effets, ce qui signifie mélanger des qualités de lumière, des nappes de couleurs, décider d’une direction, et créer du temps. Parce qu’un effet lumineux, c’est du temps : il a un point de départ et un point d’arrivée et une durée dans son accomplissement. La lumière crée de l’image et de l’espace, elle crée aussi du temps”.

Dans cet opéra, la première impression au sujet des lumières est effectivement celle d’une osmose parfaite avec la scénographie d’Alban Ho Van, par ailleurs très efficace : deux immenses éléments de décor sont déplacés dans l’espace, tour à tour murs, coursives, escaliers. Ces éléments verticaux utilisent toute la hauteur disponible du plateau et viennent peser de tout leur poids sur les drames de cour. Des jeux de rideaux viennent très efficacement compléter le dispositif pour proposer des changements d’espaces très clairs et servir avec justesse la mise en scène des amours tragiques de l’Infant.

Dominique Bruguière, pour qui “chaque scénographie a son secret que la lumière doit découvrir”, a ici parfaitement mené sa recherche. Les lumières viennent donner relief et présence à l’ensemble, avec un jeu d’ombres et de clairs-obscurs. Les ombres portées, les contre-jours francs et majestueux, donnent beaucoup de contraste à l’image et accentuent le côté écrasant du décor, à la hauteur disproportionnée, qui oppresse la comédie des hommes. L’obscurité est très présente, renforcée par les teintes sombres du décor, et permet à la lumière d’exister avec plus de force encore. Ce contraste est à rechercher dans la conjonction de l’utilisation de directions très tranchées, avec des sources puissantes en nombre réduit, la quasi absence de faces, la composition très nette et rigoureuse de lumières froides et chaudes.

Le travail sur la lisibilité de la mise en scène et la mise en exergue des personnages principaux sont d’une grande finesse, avec des renforts faces et latéraux parcimonieux à l’extrême, des poursuites dosées au plus juste, l’usage de contre-jours très francs sur les masses sombres des figurants.

Tout cela est bien sûr rendu possible grâce au travail important sur les costumes, conçus par Pascaline Chavanne. Elle réalise un véritable travail de ré-éclairage des comédiens par des touches claires : doublures des capuches, voiles, cols, capes, patines sur les manteaux, qui apportent très judicieusement des touches de lumière, et parfois de couleur, dans cet univers très monochrome.

L’image au final est d’une rare élégance et donne la sensation inhabituelle d’une texture onctueuse.

 

Récit d’une création par Hervé Favres, chef électricien de production à l’Opéra de Lyon.

Les conditions particulières d’un festival, qui imposait deux opéras en alternance, ont compliqué la création de Don Carlos ?

Hervé Favres :On a dû travailler avec une grosse contrainte technique, en lumière surtout, liée à la reprise à l’identique d’une production qui s’appelait Macbeth, créée ici en 2012, et à laquelle on ne pouvait apporter que des modifications légères. On a donc retravaillé Macbeth, en lumière, et on a pu proposer à Dominique le matériel disponible. Elle nous a fait une seule demande supplémentaire, à propos de sources HMI qui étaient utilisées sur Macbethet dont elle avait besoin. Leurs emplacements étaient très intéressants et elle voulait pouvoir les faire bouger, ce qui voulait dire utiliser des 4 kW yoke, avec toutes les contraintes d’un appareil énorme et difficile à trouver. Ce sont des Fresnels HMI, avec lentille, pan et tilt motorisés, une jalousie et un changeur de couleurs.

Elle cherchait des directions, des grandes sources, pour travailler sur deux tableaux importants. Elle pensait aussi à un 6 kW yoke, mais c’est une source utilisée au cinéma, qui n’a pas de persiennes, et l’adaptation aurait eu un coût énorme. Je lui ai alors proposé un 4 kW et des sources différentes des sources froides, les maxi-bruts, qu’on utilise aussi au cinéma. Ils donnent une lumière très chaude venant de l’extérieur, et cela lui a plu.

Dominique n’aime que les sources tungstènes ou HMI. Elle utilise énormément de PAR et n’aime pas du tout la LED. Elle a du mal à travailler avec la colorimétrie de la LED parce que, même avec notre pupitre EOS, on n’arrive pas à retrouver la colorimétrie et les correspondances avec les sources HMI, les sources chaudes au tungstène. C’est un peu complexe.

Elle ne travaille qu’avec une seule direction, un contre-jour, en latéral. Il n’y a jamais plusieurs directions. On ne voit qu’une ombre au sol, et c’est ce qu’elle recherche. C’est son travail, très épuré. Un peu comme André Diot.

 

La suite de cet article dans le N°219 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro