Dév. durable et arts numériques : Contraintes créatives éco-conscientes

Si les principes du développement durable sont inscrits dans la politique de nombreux lieux de diffusion, du côté des pratiques artistiques, c’est toute une génération formée à l’usage de nouvelles technologies a priori gourmandes en énergie et en matériaux qui se trouve confrontée aux enjeux d’importance que sont le respect de l’environnement, l’engagement vers une transition écologique active et l’incitation à opter pour une économie du recyclage et de la récupération. Comment les artistes numériques prennent-ils en compte ces notions et comment celles-ci sont intégrées dans les œuvres ? Réponses ci-dessous.

Über Beast Machine, détail – Photo © Michäel Cros

On ne le dit pas assez mais le vaste rassemblement de pratiques et disciplines des arts dits “numériques” fait partie des manifestations contemporaines dont les préoccupations sont les plus en phase avec les grandes questions qui agitent notre temps, tous thèmes confondus. Par goût de la prospective et de l’anticipation, mais aussi par leur proximité avec des technologies —soit massivement et quotidiennement utilisées, soit au contraire encore expérimentales et réservées aux laboratoires de recherches— les artistes numériques se retrouvent bien souvent au plus près de questions aussi diverses qu’éminemment contemporaines. Si beaucoup d’œuvres dans ce domaine se teintent de futurisme et se penchent sur des questions d’usage, d’éthique, de protection de la vie privée, de préservation d’identité numérique, d’autonomie ou de liberté d’expression dans un monde de plus en plus dominé par les monopoles, elles n’excluent pas la question écologique. Préservation de l’environnement, soutenabilité des ressources naturelles, transition énergétique et réduction de l’impact de l’activité humaine sur l’équilibre planétaire, tels sont les thèmes dont s’emparent aujourd’hui les artistes numériques. Il est donc relativement logique que ces préoccupations politiques et esthétiques rencontrent celles du développement durable, d’autant qu’en tant que rapport présenté en 1987(1) dans le Rapport Brundtland, le sujet comporte une dimension environnementale bien sûr, mais également une dimension économique et un volet social qui replace l’humain au centre de l’action. Un terrain créatif idéal pour les acteurs de l’écosystème des arts numériques, une opportunité unique de repenser les modèles créatifs et un formidable levier d’innovation pour des artistes qui envisagent la planète comme le laboratoire de nos expériences esthétiques.

Cahier des charges éco-responsable

Restauration, recyclage, détournements, formations et ateliers, quête de nouveaux matériaux, transition énergétique, partenariats avec des entreprises et des pays développeurs de technologies éco-responsables (Afrique, Amérique du Sud), usage de techniques inspirées des principes low tech(pour “low technology”, ou “basse technologie”, en opposition à “high tech”) sont les principes sur lesquels s’engagent de nombreux acteurs des arts numériques aujourd’hui. Pour respecter leur cahier des charges, ceux-ci doivent jouer de ces contraintes comme des leviers créatifs avec une habileté et un sens consommé du “do it yourself” (ou DIY pour “fait le toi-même”, courant artistique et philosophique né dans les années 60’ dans les pays anglo-saxons). Inspirés par le mouvement Maker contemporain, de nombreux acteurs de cet écosystème artistique pluridisciplinaire savent se faire économes dans la conception, la production et l’élaboration concrète de leur projet. Une attitude pleine de bon sens dans un domaine où les technologies utilisées s’avèrent souvent onéreuses et polluantes, et où des qualités d’autonomie, de bricoleurs ou de bidouilleurs, sont souvent demandées. Qu’il s’agisse du fond (les thèmes abordés) ou de la forme (les matériaux, les axes de production et les techniques utilisées), les exemples décrits ci-après démontrent à quel point les valeurs du développement durable imprègnent largement un domaine artistique qui doit se battre à la fois économiquement pour produire des œuvres énergiquement et technologiquement neutres, mais également proposer un discours idéologique à même d’offrir une alternative soutenable au développement de nouvelles formes d’art “durable”.

Anthropocène vs capitalocène

Conscient du poids que l’activité humaine fait peser sur la planète —ce que certains appellent l’anthropocène, pour décrire l’entrée dans une ère dominée par l’influence de l’être humain sur la biosphère— certains artistes choisissent de développer des formes d’art high tech/low techen observant les trois grands principes du développement durable qui sont : valorisation et respect de l’environnement, soutenabilité économique à l’échelle du citoyen et de la société et développement de la croissance économique à travers des modes de production et de consommation durables. Des idées qui résonnent dans l’œuvre du plasticien Barthélemy Antoine-Lœff(2)qui présentait Inlandsisen novembre dernier au Centre culturel de Gentilly (Val-de-Marne). Une exposition où écrans recyclés (íf, Larsen),sculpture de papier (Le Tupilak de Corium, Komatiite 2), “manufacture d’icebergs artificiels” et programmation home-mademettaient en scène, à travers trois installations, cette capitalocène (autre interprétation de l’anthropocène, centrée sur les résultantes négatives de l’activité économique humaine sur la planète et son écosystème) de façon poétique et critique. Le thème de l’anthropocène est au cœur des inquiétudes et des problématiques de la scène artistique numérique. Pour preuve, de nombreux exemples présentés dans ce dossier y font largement références.

 

La suite de cet article dans le N°219 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro