Bastien Alex : “Le changement climatique est un problème politique

Bastien Alex est chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Il est spécialiste des impacts géopolitiques et sécuritaires du dérèglement climatique et des questions énergétiques. Pour lui, les changements imposés par la transition énergétique sont “quasiment culturels”.

 

Vous vous intéressez notamment aux impacts sécuritaires des changements climatiques. Quels peuvent être ces impacts ?

Bastien Alex : Ils sont de différentes natures. Généralement, lorsqu’on interroge les gens sur les impacts des changements climatiques, ils évoquent la hausse des températures, l’évolution des précipitations, la hausse du niveau des mers ou encore l’acidification des océans. Nous, nous essayons de déterminer dans quelles mesures ces changements vont déstabiliser des systèmes humains. Nous nous intéressons à la manière dont les changements climatiques vont, par exemple, produire des stress hydriques, avoir des effets sur les rendements agricoles, dans certains territoires, et s’ils peuvent conduire à des migrations, des tensions, voire à des conflits entre les communautés humaines liés à la compétition pour les ressources. Mais cela est difficile à pronostiquer. Il s’agit de prévoir, par exemple, quels pourraient être les effets d’une évolution de la pluviométrie ou des températures sur les rendements des cultures de céréales dans des contextes déjà complexes. Cela peut générer des conflits d’usage de l’eau, des terres, des frictions entre les populations et les territoires à travers les migrations. Par exemple, les conflits entre éleveurs et agriculteurs au Sahel sont favorisés par les impacts du changement climatique. En effet, en raison des variations de la pluviométrie d’une année sur l’autre, les éleveurs nomades du Nord descendent plus tôt au Sud dans les zones occupées par les agriculteurs et restent plus longtemps, renforçant la probabilité de voir des heurts éclater entre les deux communautés. À long terme, certains territoires pourraient ne plus être habitables du tout car trop chauds ou trop secs. Sans possibilité d’exercer leurs activités de subsistance comme l’agriculture ni d’entamer un processus de migration lointain, coûteux et périlleux, certaines parties des populations pourraient être tentées, sans perspective autre, de rejoindre des bandes armées ou encore des groupes terroristes, sans qu’il y ait pour autant d’adhésion “idéologique” mais simplement parce que cela resterait la meilleure option pour engranger un revenu. C’est un peu ce que voulait dire Emmanuel Macron de façon très maladroite en clôture du G20 en juillet 2017. Mais sans contextualisation, son propos a été très mal compris.

Une des études de cas les plus récentes concerne le conflit syrien. Nous sommes aujourd’hui à peu près convaincus que les trois à quatre années de sécheresse successives qui ont précédé les soulèvements de 2011 ont influencé ce dernier. C’est un facteur qui a pu jouer dans la déstabilisation du pays.

 

Est-ce que l’argument de la stabilité pourrait faire revenir les États-Unis dans les accords de Paris ?

Bastien Alex : L’administration Trump ne changera pas d’avis sur les accords de Paris. Ce qui est singulier dans le cas américain, c’est le conflit qui existe entre le département de la Défense et l’administration Trump. Le département à la Défense est convaincu que le changement climatique est un problème pour la sécurité du pays et il ne va pas abandonner la dimension sécuritaire des changements climatiques dans sa doctrine stratégique simplement parce que Trump a décidé que cela était absurde. En janvier 2018, le National Security Strategy (document préparé par le pouvoir exécutif pour présenter au Congrès les préoccupations de l’État en matière de sécurité) s’est vu amputé du terme “changement climatique”. Tout de suite, des sénateurs ont demandé à ce qu’il soit réintégré.

Concernant les accords de Paris, il convient plutôt de parler de gel de la participation américaine aux négociations. Le pays a envoyé une délégation à la COP 23 qui n’a pas fait jouer l’obstruction. Je pense que ce moment est une parenthèse qui fait perdre du temps à tout le monde. Peut-être que Trump sera réélu et, dans ce cas, il maintiendra sans doute ses positions. Mais, globalement, les acteurs économiques américains ont pris la direction inverse de la sienne et le prochain Président ou la prochaine Présidente devrait à mon avis rejoindre la communauté internationale sur le sujet climat.

 

Mais est-ce qu’aujourd’hui on peut envisager d’atteindre les objectifs des accords de Paris sans les États-Unis ?

Bastien Alex : Je dirais que ces objectifs sont quasiment inatteignables. Tous les pronostics, notamment ceux du Giec (Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat), expliquent que nous sommes sur une progression allant de 2,7° à 3,3° à l’horizon 2100. L’objectif de 2° est donc très compliqué à atteindre sans les États-Unis mais aussi sans les grands pays émergents. La Chine est le premier émetteur des gaz à effet de serre depuis 2007 ou 2008. Le pays a prévu d’atteindre son pic d’émission d’ici 2030. De façon générale, les émissions mondiales qui avaient baissé en 2016 sont reparties à la hausse en 2017. Il faudrait des efforts considérables de chacun pour tenir ce calendrier ambitieux.

 

Pour prendre le contre-pied de Trump, Macron a lancé le “One Planet Summit”, en décembre dernier. Est-ce le témoignage d’une véritable volonté de faire de la France la locomotive de la lutte contre les changements climatiques ?

Bastien Alex : Je pense que c’est une carte que le Président Macron tente de jouer. Il essaye de se positionner comme le successeur de Barack Obama : il jouit d’une bonne image à l’étranger, il est jeune, polyglotte, charismatique, … Il tente de se positionner en leader de la lutte contre le réchauffement climatique et de prendre la place laissée vacante par Obama. Nous sortons d’une phase où les USA et la Chine avaient largement drivé les accords de Paris avec un énorme travail diplomatique assuré par la France. Aujourd’hui, les États-Unis se sont mis hors-jeu et personne n’entend complétement laisser le leadership des négociations à la Chine. Il y a donc un espace à occuper. Le seul risque avec la multiplication des sommets est de dépolitiser le processus des COP, de le vider un peu de sa substance. Néanmoins, cela démontre aussi l’importance de tout ce qui se passe hors des COP, notamment sous l’impulsion des acteurs non étatiques (collectivités, entreprises, ONG, …) qui jouent un rôle grandissant dans la transition énergétique.

Ces acteurs qui ont intérêt à la transition possèdent désormais un poids important dans le processus onusien. Ils peuvent mettre la pression aux décideurs en sensibilisant l’opinion publique et faire avancer la transition vers un mode de production bas carbone. Néanmoins, cette transition a besoin des deux outils : la négociation internationale et la transformation portée par les acteurs non étatiques qui ont pour certains (comme les entreprises) aussi besoin de signaux de la part des états.

 

Par ailleurs, est-ce vraiment réaliste de convaincre des producteurs de pétrole comme l’Arabie Saoudite de ne plus toucher leurs ressources ?

Bastien Alex : Je n’y crois pas du tout. La seule manière de contraindre un pays comme l’Arabie Saoudite de garder son pétrole sous terre serait de lui verser l’équivalent en espèces sonnantes et trébuchantes. Il faut se mettre à leur place : leur intérêt est de continuer à avoir une croissance suffisante pour financer leur mode de vie dispendieux. La principale source de revenus du pays est son exportation de pétrole. La hausse du niveau des mers à Kiribati et la fonte des glaciers ne sont pas leur problème. L’Arabie Saoudite a bien ratifié les accords de Paris mais a toujours constitué un frein à leur ambition générale. Pour autant, le pays travaille effectivement sur des projets de smart cities à faible consommation énergétique, comme en témoigne l’énorme projet de “King Abdullah City”. Mais de là à imaginer que la ville écologique du futur nous vienne des Saoudiens… Ils ont cependant intégré que le monde va aujourd’hui dans cette direction et qu’ils ne peuvent indéfiniment l’ignorer.

Un exemple intéressant d’évolution est offert par la Chine qui a bien changé de politique. Il y a dix ans, personne n’aurait imaginé qu’elle pourrait jouer un rôle majeur dans la lutte contre le réchauffement climatique. Mais l’intérêt premier de ce pays n’est pas de réduire les émissions mondiales. Il s’agit d’une politique d’intérêt national assumé. Le régime communiste, conscient des graves problèmes de pollution du pays, a compris qu’il devait s’en soucier. Les classes moyennes qui peuplent les métropoles chinoises expriment une forme de ras-le-bol de cette situation, qui n’est pas bonne pour les affaires à long terme. Pour se maintenir, le pouvoir central sait qu’il doit entamer une transition bas carbone et que ce sera bon pour son économie.

 

Ne pourrait-on pas voir les monarchies pétrolières investir massivement dans les renouvelables et notamment dans le photovoltaïque ?

Bastien Alex : Ce sont pour la plupart des pays à l’ensoleillement généreux mais les énergies renouvelables ne sont pas la solution absolue à tous les problèmes. Le photovoltaïque ou l’éolien ont notamment besoin de métaux rares (néodyme par exemple) dont l’extraction est très polluante. Produire de l’énergie solaire reste coûteux, même si cela devient de plus en plus compétitif. Et pour que les panneaux photovoltaïques fonctionnent dans ces environnements où le sable est omniprésent, il faut les nettoyer, tâche compliquée avec de l’eau car c’est une ressource rare dans ces pays. La question de la taille des centrales se pose aussi. Doit-on favoriser les grandes unités de production ou celles de taille “domestique” ? L’essayiste Jeremy Rifkin plaide plutôt, par exemple, dans ses travaux sur la troisième révolution industrielle, pour une production décentralisée d’électricité. Le photovoltaïque peut être intéressant pour certains pays mais cela nécessite aussi des transformations des réseaux électriques. Solaire, éolien, biogaz, … Il n’y a pas de solution unique à privilégier en matière d’énergie renouvelable. Il faut plutôt s’orienter vers un mix en fonction des spécificités du pays mais on ne peut miser sur une seule source.

Notre consommation annuelle d’énergie primaire est d’environ 13 milliards de tonnes équivalent pétrole au niveau mondial, dont 12 000 millions couvertes par les énergies fossiles. La priorité est d’abord de réduire les consommations de charbon dans la production électrique.

 

L’arrivée sur le marché des hydrocarbures non conventionnels va-t-elle mettre à mal l’atteinte des objectifs fixés par la COP 21 ?

Bastien Alex : Les USA ont, depuis les années 2010 environ, augmenté progressivement leur production de gaz et de pétrole jusqu’à devenir n°1 en 2015 sur les deux tableaux. Cette surabondance de pétrole a fait chuter les cours à partir de juin 2014 jusqu’à un minima de 28 dollars le baril en janvier 2016. Certains avaient prédit au contraire une hausse continue des prix qui conduirait à l’abandon de cette source d’énergie devenue trop chère. C’est l’inverse qui se produit pour l’instant mais un pétrole peu cher n’est pas forcément synonyme de catastrophe pour la transition énergétique. Nombre de projets pétroliers qui étaient rentables à 100 dollars le baril ne le sont plus et se retrouvent à l’arrêt, et les investissements dans les énergies renouvelables ont progressé ces dernières années pour atteindre plus de 330 milliards de dollars en 2017. L’abondance de l’offre pétrolière n’est donc pas obligatoirement une mauvaise nouvelle pour le changement climatique car les marchés énergétiques sont soumis à l’influence de différents paramètres complexes à appréhender. De plus, et encore une fois, la transition énergétique est enclenchée, ce qui signifie que certains acteurs économiques reconnaissent que c’est un processus économiquement viable. Il n’y aura pas de retour en arrière.

 

Nos économies restent largement fondées sur le concept de croissance. Ne faudrait-il pas l’abandonner pour pouvoir vraiment lutter contre les changements climatiques ?

Bastien Alex : La croissance économique continue d’être l’indicateur de référence malgré les réflexions autour de sa réforme voire de son abandon, et le fait que chacun ait conscience de ses effets néfastes (les externalités négatives). Pour autant, la décroissance n’est pas un concept qui séduit. Dans l’inconscient collectif, la décroissance conduit à une baisse des richesses, elle est associée à une chute du niveau de vie. Alors que c’est faux. Elle est confondue avec une certaine idée que nous nous faisons du niveau de vie. Il y a deux choses à faire : réformer profondément l’indicateur de référence qu’est la croissance du PIB, afin de prendre en compte l’ensemble des externalités négatives, et découpler le développement de la consommation de ressources fossiles. Mais ce sont deux engagements très lourds de sens qui impliquent des changements considérables, notamment l’abandon de modes de consommation et production ainsi que la réduction des inégalités.

Par exemple, la consommation à outrance, low cost, est un marqueur important de notre époque et une conséquence de la globalisation. Si certains efforts sont faits sur la qualité des produits, leur prix les rend encore inaccessibles à une bonne partie des consommateurs, notamment des classes défavorisées, en raison de l’inégale répartition des richesses. Dans les pays émergents à forte croissance démographique, on observe surtout une volonté d’accéder rapidement à une société de consommation avec la vente à grande échelle de produits de mauvaise qualité. Dans les pays développés, la paupérisation des classes populaires et de la partie inférieure des classes moyennes participe au développement du marché du low cost. Il faut des produits pour tous les budgets, quitte à ce que leur production soit une hérésie totale sur les plans social, économique et environnemental : on continue ainsi d’acheter en France des tee-shirts à 3,90 € chez H&M. Tee-shirts fabriqués par des ouvriers du textile au Bangladesh qui ne profiteront jamais de la réussite commerciale de l’enseigne car lorsqu’on gagne un Smic si bas qu’il permet à peine d’habiter une ville comme Paris, il faut pouvoir consommer. C’est cette économie, dopant la croissance mais sur le fond restant mauvaise pour la planète et surtout ses habitants, qui doit être repensée. À travers ces questions, nous voyons bien que le changement climatique n’est pas un problème environnemental mais une question politique par la nature des problèmes soulevés par sa prise en compte.