Jardins interactifs : Chez T.P.O., le sol s’anime grâce aux capteurs

La Maison du Panda – Photo © T.P.O.

Le spectacle pour enfants n’est pas connu comme moteur de l’innovation. Mais la compagnie italienne T.P.O. développe, à partir de l’interactivité, un type de spectacle unique, prenant pied sur un sol animé, le “Children’s Cheering Carpet”. En utilisant jusqu’à quatre types de capteurs différents pour déclencher l’apparition interactive d’images au sol, elle incite le jeune public, invité sur le plateau à certains moments, à entrer dans le jeu. Une démarche qui séduit à travers le monde.

Et si nous nous occupions du sol ? Dans la vie de tous les jours, et surtout dans l’espace public, on le réduit trop souvent à un support purement utilitaire. Le sol est prié d’accueillir les semelles de nos chaussures, c’est tout ! Au théâtre, où chaque élément est symbolique et pointe au-delà de sa présence matérielle, le sol devrait logiquement jouer un rôle plus actif. Mais dans la réalité, c’est rarement le cas. Rarement on lui attribue un rôle dépassant celui qu’il joue dans la vie. Les exceptions sont rares. Beckett lui a accordé une importance centrale, un rôle signifiant et paysager à la fois, dans Oh les beaux jours. Dimitris Papaioannou, une des personnalités actuelles du théâtre visuel, a créé pour sa nouvelle pièce, The Great Tamer, un plan incliné qui s’ouvre et laisse apparaître le sous-sol. Et la sensation est là ! Quand le sol devient le moteur d’un spectacle, cela se remarque. Paradoxalement, c’est la danse qui a développé avec le sol des affinités profondes. Pas le ballet, où le sol sert à amortir l’impact des sauts et est étudié avant tout sous l’aspect du stress causé aux articulations des danseurs. C’est la danse contemporaine qui a fait du sol un partenaire de jeu. Elle lui accorde une présence, mate ou réfléchissante, paysagère ou abstraite. Cet intérêt pour le bas étage s’est créé à partir de l’œuvre révolutionnaire qu’était Le Sacre du printemps, où les pieds des danseurs frappent le sol dans l’idée d’un rite. Depuis, la création chorégraphique a épousé un imaginaire mythologique et ritualisé ; le sol est souvent plus qu’un simple support. Le terreau du Sacre du printemps de Pina Bausch est devenu l’un des symboles de la danse du XXe siècle, plus encore que, chez la même chorégraphe et son scénographe Peter Pabst, le champ de fleurs de Nelken. Aujourd’hui, la création chorégraphique part souvent d’une scénographie du sol, sous forme d’une création paysagère ou d’une image. Les portes de l’imagination sont donc grand ouvertes. Dernièrement, le Suédois Aleksander Ekman a transformé la scène de l’Opéra Garnier en bassin à balles, faisant tomber une pluie diluvienne de 60 000 balles en plastique. Les danseurs s’y enfonçaient comme dans une mare.

Et la révolution numérique ? Elle se déroule souvent sur un écran. Ou bien elle tend la main aux hologrammes. De haut en bas, sa conception de l’espace est la même qu’au théâtre. Même à l’heure du mapping, les créations qui donnent au sol un rôle actif et de moteur dramaturgique sont rares. La verticale détient un quasi monopole dont on peut contester la légitimité. Car certaines réalisations montrent que le sol est un formidable catalyseur d’émotions. On peut citer Pixel de Mourad Merzouki, création pour laquelle le chorégraphe a invité Adrien M. & Claire B., spécialistes du numérique, à créer un sol virtuel où les danseurs marchent et rampent sur un grillage ou filet qui ne cesse de s’ouvrir autour d’eux, les obligeant à fuir ces abymes imaginaires. Adrien M. & Claire B. sont par ailleurs les concepteurs d’une belle pièce immersive et interactive, Hakanaï. Mais leur exemple souligne aussi que même les expériences immersives privilégient la verticalité. Après tout, nous sommes habitués à explorer tout volume depuis la hauteur de nos yeux. Notre rapport à l’espace qui se trouve à nos pieds se limite le plus souvent à la détection d’obstacles. Quand nous baissons la tête c’est pour regarder l’écran de notre smartphone. Même le développement de la réalité virtuelle ne changera pas cette donne.

Au plus près du sol, les enfants

Il fallait peut-être un projet centré sur les enfants pour que le sol et la dimension horizontale deviennent le point de départ d’une démarche artistique. Les enfants n’ont pas encore perdu le sens du détail dans le regard sur tout ce qui se trouve à leurs pieds. Ils n’ont pas encore évacué leur rapport organique à la surface sur laquelle ils évoluent et sont donc très sensibles à tout événement qui a lieu à leurs pieds. La compagnie italienne T.P.O. a vu sa destinée basculer quand elle s’est mise à animer le sol par un dispositif interactif, dans l’idée de faire interagir leurs interprètes mais aussi les spectateurs avec des images projetées au sol. Davide Venturini, qui partage la direction artistique de T.P.O. avec Francesco Gandi, évoque le moment décisif : “Tout a commencé en 2002 au Portugal. J’animais un atelier pour des enfants qui étaient en échec scolaire et présentaient des troubles comportementaux. Cela se passait au musée de la Communication. Le directeur du musée m’a demandé si je pouvais imaginer quelque chose pour créer une forme de spectacle participatif pour ces enfants. J’ai commencé à projeter des images sur le plateau, des formes simples et géométriques, et je voyais que tous étaient en mesure d’engager une relation émotionnelle avec ces images. Il faut rappeler qu’à l’époque, ni smartphones ni écrans tactiles n’existaient. Ensuite, nous avons participé à l’Exposition nationale en Suisse où nous avons rencontré Martin van Gunten, un informaticien à qui j’ai demandé s’il était capable d’installer des capteurs sous le tapis de danse pour créer une relation interactive avec les images et le son. Il a réfléchi et a connecté les capteurs à des interfaces MIDI en utilisant le logiciel Max/MSP. Quelques mois plus tard, nous avons réalisé notre premier tapis interactif, équipé de trente-deux capteurs. Ensuite nous sommes passés à soixante-quatre capteurs. À partir de là, notre compagnie s’est concentrée sur les spectacles participatifs pour enfants”.

 

La suite de cet article dans le N°218 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro