De la maison des morts : Conversation avec Caroline de Vivaise

C’est le fruit d’une longue conversation avec Félix Lefebvre. Il y eut cette question simple : quelle œuvre a marqué votre vie d’homme de théâtre et d’opéra ? Quel travail scénique ? La réponse a fusé : De la maison des morts de Leoš Janáček dans la mise en scène de Patrice Chéreau sous la direction de Pierre Boulez. À peine une semaine plus tard, je recevais dans ma boîte aux lettres une captation réalisée par Stéphane Metge et éditée chez Deutsche Grammophon, assortie d’un gentil mot de Félix. Inutile d’argumenter plus loin. L’apparition de cette reprise est apparue comme un cadeau véritable. Et nous avons été éblouis par les costumes de Caroline de Vivaise.

Essais de choix de tissus

Souvenirs de la maison des morts

Dix ans après sa création au Wiener Festwochen, dans le cadre d’un hommage à Patrice Chéreau, l’Opéra de Paris reprend De la maison des morts, inspiré du roman de Fiodor Dostoïevski : Souvenirs de la maison des morts. Nous sommes dans la cour intérieure d’un bagne de Sibérie. Le jour se lève. On nous raconte la vie, au jour le jour, de cinquante prisonniers, jeunes et vieillards, condamnés à terminer leur vie ici. On nous raconte la relation qui se lie entre un noble condamné pour activisme politique, soumis à la bastonnade, et un jeune Tartare doux et conciliant à qui il apprend à lire et écrire. On nous raconte la lutte sur les chemins de la dignité. On nous raconte le désespoir, la survie et la résilience à travers la figure allégorique d’un aigle aux ailes blessées que les prisonniers recueillent et soignent pour lui rendre sa liberté. La première représentation a eu lieu en 2007, au Theater an der Wien. Et l’équipe intime de Patrice Chéreau s’est remise au travail à la demande de Stéphane Lissner pour faire revivre ce spectacle monument. La direction musicale a été confiée à Esa-Peka Salonen, fervent partisan du théâtre dans l’art lyrique. Parmi les proches collaborateurs, on retrouve, entre autres, Richard Peduzzi, son scénographe, et Caroline de Vivaise, sa costumière. C’est à travers le prisme que nous avons décidé de refléter De la maison des morts. Parce que c’est, au fond, un métier si essentiel et dont on parle si peu. Parce que le travail de Caroline de Vivaise est d’une finesse et d’une justesse éblouissante. Elle nous a ouvert les portes de sa maison avec une générosité rare, et par là même les portes de la création. Elle nous a livré les étapes de travail et par là nous a fait toucher du doigt l’importance du regard et de l’inspiration. Chez elle, tout est nuance, des camaïeux en demi-teintes ponctués de touches de couleur, des patines délicates, des choix de matières nobles pensés lumière en tête, des allures élégantes comme le cœur des hommes. Voici trace de cette rencontre, sous la forme d’un verbatim, car sa parole et sa pensée sont si précises qu’elles ne nécessitent pas d’être commentées. Il est important de préciser cependant que toutes les étapes de travail et de réalisation décrites ici étaient accompagnées et soulignées par les documents correspondants (y compris les documents d’inspiration) dont une infime partie seulement a pu être reproduite.

Tout commence avec la scéno

Je ne peux absolument pas imaginer un spectacle sans. Je commence à imaginer lorsque j’ai vu la maquette. Lorsque j’ai demandé de quelle couleur seraient les murs. C’est essentiel. Je ne peux pas rêver un spectacle sans savoir où il va s’inscrire. Nous avons travaillé chez Richard Peduzzi, dans son atelier. Des séances de travail devant la maquette. Ensuite évidemment, nous décryptons le livret en écoutant la musique. Et nous découpons. Que se passe-t-il ? Qui va entrer ? Qui va sortir ? Quel personnage ? Le détail des scènes, les éventuels commentaires à propos des éléments significatifs pour les personnages, le rythme, … Sans savoir encore ce que le metteur en scène a en tête. Puis, avec ce découpage, nous nous sommes retrouvés chez Patrice Chéreau et nous avons à nouveau écouté le livret. Et tout peut commencer. Qui sont ces hommes ? Il faut partir de la réalité. Ils arrivent au bagne. Ils sont enfermés, ils ne sortiront sans doute jamais. Ils sont venus de l’extérieur avec ce qu’ils avaient sur le dos. Les vêtements, c’est leur reste d’identité. En lisant Dostoïevski, on se rend compte que ça pouvait également servir de monnaie d’échange. On donnait son chapeau contre un demi-litre de vodka. Mais quand même, je pense qu’ils sont très attachés à ce qu’il leur reste. Il s’agit de créer alors des silhouettes différentes à partir de ces réalités. De créer des accidents dans les séries pour amener du relief. Et cela commence par un long travail de recherches iconographiques.

 

La suite de cet article dans le N°218 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro