La régie son et ses outils : Artisanat sonore

Le poème, cette hésitation prolongée entre le son et le sens(1)

Il y a donc de la poésie entre le son et le sens… C’est sans doute à cet endroit que doit se développer la dramaturgie sonore. Qui en sont les acteurs ? De quels instruments ont-ils besoin ?

Merging Ovation © Jean-François Thomelin

Régisseur son : artiste et artisan

La dimension sonore n’a, à priori, plus à chercher sa place au théâtre. Mais entre quelles mains est-elle confiée, qui l’interprète ? Le comédien bien évidemment, par les sons qu’il produit, l’espace qu’il fait résonner. Mais celui qui déclenche un lecteur de sons accomplit-il un simple geste technique, ou pourrions-nous accepter que le choix de la temporalité de cette action, relative au jeu du comédien, puisse être un acte d’interprétation ?

Difficile en effet, dans notre culture française très catégorisée, d’envisager l’hybridation, le mélange des genres. S’il y a pourtant un lieu polymorphe, c’est bien le théâtre.

Depuis que les sons diffusés au théâtre ne sont plus simplement fonctionnels (tonnerre, sonnette, claquement de porte, …) mais participent à la création d’un discours parallèle et insaisissable, le “réalisateur son” a vu son rôle créatif reconnu, comme l’éclairagiste ou le scénographe. Mais, en ce qui concerne le régisseur, est-il un interprète ou un exécutant technique ? La réponse à cette question n’a finalement que peu d’importance dans le cadre d’un travail collectif, où les membres d’une équipe travaillent en bonne intelligence. C’est heureusement le cas dans la plupart des productions.

Portrait d’un régisseur son

François Weber (créateur, régisseur son et vidéo) mène depuis longtemps un travail de réflexion sur l’endroit culturel et sociologique du métier de régisseur son. Son père étant régisseur d’une troupe, il a très vite découvert le plateau. Il s’intéresse très tôt à la programmation informatique et suit une formation de maintenance électronique. Musicien amateur, passionné de technologies, il commence à travailler sur les plateaux dès 1987. Au fil des saisons, il a eu l’occasion de participer à de nombreux projets dans des cadres très différents, de l’association locale au CDN, de la jeune compagnie aux théâtres nationaux.

En quoi consiste ton métier actuellement ?

François Weber : Actuellement, je fais de plus en plus de créations et de moins en moins de régies de tournée. J’ai réalisé le son ou l’image projetée pour plus d’une quarantaine de spectacles. Au théâtre surtout, mais aussi pour la musique, le cirque ou la danse, majoritairement des productions contemporaines.

J’ai travaillé une dizaine d’années pour le Festival d’Avignon ou Mimos en tant que régisseur ou régisseur général.

Parallèlement à cette activité, j’enseigne depuis plusieurs années à l’ENSATT au sein des départements Concepteurs son, Concepteurs lumière et Directeurs techniques. Ces cours sont majoritairement centrés sur l’usage de technologies dans l’écriture dramaturgique et scénographique. J’interviens aussi plus ponctuellement auprès d’autres centres de formation.

Je participe également à des groupes de recherche (Score – https://ossia.io). Les travaux sont essentiellement liés aux pratiques et aux outils dans le spectacle vivant. Les problématiques du temps et des temporalités y sont centrales.

Y a-t-il eu des changements fondamentaux ces dernières années dans ton activité ?

F. W. : Oui évidemment et ils sont nombreux : technologiques, budgétaires, artistiques, administratifs et sociaux, logistiques, …

Affirmer que l’évolution des technologies numériques a changé nos pratiques est aujourd’hui un lieu commun. Cependant, il n’y a pas eu (et il n’y aura pas) de révolution numérique comme l’annonçaient certains au début de notre nouveau siècle. Ces changements sont lents et progressifs, ils s’opèrent sur plusieurs saisons.

Le changement le plus important que j’ai vécu est sans doute encore en cours. S’il n’est pas directement technologique, il est issu de la culture intermédiale contemporaine.

Depuis les années 80’-90’, où on avait besoin de spécialistes dans chaque domaine, le travail de création est sectorisé. Chaque corps de métier travaille sans avoir forcément de lien avec les autres secteurs. C’est le metteur en scène qui est garant de la cohérence du projet global. Ainsi, sur ce principe, lorsqu’on met en jeu des “nouvelles technologies”, on crée des spectacles “multimédia”. Le terme multimédia est ici assez juste : avec ce modèle on place bien des médias les uns à côté des autres.

Depuis peu, de jeunes équipes de création bousculent ce schéma. Ces metteurs en scène ne revendiquent rien mais cherchent, questionnent en profondeur les relations entre les différents médias. Ils et elles sont sans doute influencés par l’arrivée de technologies plus souples qu’auparavant mais peut-être aussi par ce qu’on nomme “les écritures de plateau”.

Avec une telle démarche, les cloisons tombent rapidement. Les collaborateurs artistiques son, lumière, vidéo, scénographie, costumes sont appelés à travailler ensemble, avec les interprètes, dès le début de la création. Ce ne sont plus seulement les médias qui servent la dramaturgie, c’est bien le lien entre les médias qui est moteur de l’écriture scénique.

Dans ce contexte, il faut réinventer des méthodes de travail. Comment réellement travailler ensemble, en complicité ?

Tu es aussi (surtout) créateur son et vidéo. Peux-tu séparer les deux postes, créateur et régisseur ?

F. W. : Oui, il y a effectivement deux fonctions, mais les frontières sont parfois très poreuses. Il me semble que c’est plus clair pour la lumière (sans mauvais jeu de mot !). En effet, la différence entre éclairagiste, régisseur et électricien est bien définie. Pour le son, nous n’avons pas de vocabulaire adapté et encore moins pour l’image où le créateur vidéo pour le spectacle vivant n’existe pas pour Pôle Emploi !

Le régisseur doit avoir des compétences techniques et aussi la capacité de comprendre les enjeux artistiques du spectacle. On lui demande de faire des choix techniques qui ont évidemment des conséquences scénographiques et dramaturgiques.

 

(1) Paul Valéry, Œuvres II (1905)

 

La suite de cet article dans le N°218 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro