Le Confort Moderne : Une réhabilitation sans fard

Il faut des âmes inspirées pour que naissent les choses. Il faut des lieux pour les accueillir. C’est l’histoire d’anciens entrepôts d’électroménager, habités depuis 1984 par une association de passionnés et chaperonnée par (entre autres) Fazette Bordage et Francis Falceto. À la première, on doit la création de Mains d’ŒuvreS et Artfactories à Saint-Ouen. Au second, la découverte de Mahmoud Ahmed et la somptueuse collection de disques “Éthiopiques”, perles musicales consignées en trente volumes qui fête cette année ses vingt ans. À leur suite, Yann Chevalier, amateur d’art contemporain, a travaillé à une réhabilitation sans fard, main dans la main avec l’architecte Nicole Concordet.

Cour commune – Photo © Patrice Morel

L’Oreille est Hardie

C’est le nom de l’association qui préside à la destinée du fameux Confort Moderne. Yann Chevalier, actuel directeur, a travaillé pour l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne avant de rejoindre Poitiers. Son approche est aussi singulière et originale que le lieu. L’idée, pas nouvelle mais peu appliquée, est de créer une dialectique entre éducation populaire et avant-garde, point de résistance au rouleau compresseur institutionnel des médiations en tout genre. “Il faut croire à l’exigence et l’excellence artistique, la rencontre avec l’œuvre est possible sans protocole, sans compliquer l’accès. Le Confort Moderne est le fruit d’une histoire ambitieuse et exigeante. Lorsqu’on a des figures tutélaires comme Francis Falceto et Fazette Bordage, il faut être à la hauteur.” Des œuvres, un public, des chercheurs et activistes passionnés pour transmettre. La pensée est fertile et les espaces, dans leur jus, soutenus par le regard tout en finesse de Nicole Concordet la reflète expressément. Enfant de l’avant-garde, résolu, Yann Chevalier travaille aujourd’hui au développement international. Cousus par un même toit, voisinent une fanzinothèque, un restaurant, une salle de spectacle, un club, des espaces d’exposition, un restaurant, des résidences, des cours intérieures, … Et là, fourmillent des amateurs (au sens noble) en tout genre, occupés à leurs affaires. Jazz à Poitiers (association dédiée au jazz) a rejoint les rangs, Transat (disquaire) campe ici aussi, et l’Oreille est Hardie se pavane sur les mêmes parallèles, mêlant art contemporain et musique. Un royaume de singularités dans notre monde aseptisé. Nicole Concordet s’est imprégnée de l’esprit et s’est glissée par petites touches, dans les détails, comme pour restaurer une œuvre d’art avec un profond respect, mais sans pathos.

Palimpseste

C’est l’avantage et l’inconvénient de ces espaces bricolés, années après années, au gré des besoins et des moyens. Ils sont autant habités que biscornus, autant vieillots qu’à l’avant-garde. Il faut donc prendre soin de ne pas commettre l’irréparable tout en acceptant de démolir. Le travail a eu lieu en confiance et dans une grande écoute. Yann Chevalier et Nicole Concordet sont unanimes à ce propos. “Ce qui est intéressant, c’est que tout le monde a bougé, écouté. Les remarques étaient intégrées, non comme des choses bloquantes mais comme des contraintes créatives. C’est vraiment l’esprit dans lequel nous avons travaillé. Un grand climat de confiance. J’ai réalisé l’importance de l’histoire du lieu, j’ai su entendre leurs envies et leurs besoins et nous avons pu construire ensemble. Au moment de l’ouverture, toutes les figures historiques étaient présentes, c’était touchant. L’équipe actuelle s’est emparée de ce nouvel espace et racontait le projet architectural presque mieux que moi. Je me suis dit que c’était gagné. La chose importante était de ne pas figer, de faire en sorte que le lieu reste en mouvement, que les occupants puissent se projeter vers l’avenir, sans contraintes.” Ce qui est frappant dans cette réalisation, c’est l’approche scénographique que Nicole Concordet reconnaît comme une passion depuis sa jeunesse. Elle dit avoir hésité à devenir scénographe car son entrée dans la vie active aurait été prématurée. Elle a donc choisi en conséquence l’architecture d’intérieure. Autre donnée significative, elle travaille toujours en maquette et ne se contente pas de modélisation 3D. “Cela aide à la construction du projet, c’est une première phase de réalisation concrète. Cela offre une grande liberté d’approche, on peut appréhender l’espace, se déplacer, … Je travaille beaucoup en maquette. C’est une lecture globale.” Un lieu appartient à ceux qui lui ont donné du sens. Cela n’a jamais été si vrai qu’à Poitiers.

 

La suite de cet article dans le N°218 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro