Shakespeare vs Schrödinger – Hamlet : Je suis vivant et vous êtes morts

Dans son nouvel opus, Wilfried Wendling nous emmène dans une réalité trouble, où la tragédie d’Hamlet sert d’écrin à une explosion sensorielle. Une vision opératique de la pièce de Shakespeare où la vidéo et le son, très immersifs, et le fascinant comédien Serge Merlin nous perdent dans des univers parallèles. Hamlet mort ou vivant ? Mort et vivant ?

Hamlet au Nouveau Théâtre de Montreuil – Photo © Christophe Raynaud de Lage

Henry & Merlin : monstres sacrés

Après le CDN de Montreuil, c’était au tour de la MAC de Créteil de recevoir en décembre dernier le spectacle créé par le compositeur et metteur en scène Wilfried Wendling, Hamlet : Je suis vivant et vous êtes morts. Ce titre annonce clairement le postulat de base : l’inversion des réalités. Le spectre d’Hamlet se retrouve alors seul vivant, ou survivant, pour une éternité angoissante.

Ce travail de longue haleine, amorcé il y a quatre ans, réunit des artistes d’horizons bien différents, mais toujours guidés par une prise de risque et un goût de la recherche. Tout d’abord, Serge Merlin, comédien à la voix envoutante, à la diction si particulière, nous donne à entendre, percevoir sinon comprendre, quelques monologues choisis par le metteur en scène. Cette musique des mots échange constamment avec celle de Pierre Henry, l’éminent compositeur de musique concrète récemment disparu. Wilfried Wendling a aussi composé une partie de la musique, et en particulier une forme surprenante à cet endroit, presque une chanson, interprétée avec grand talent par la chanteuse Valérie Philippin et le guitariste Julien Desprez. Un chevauchement de styles, de talents, de générations.

M. Luczynski, scénographe vidéo

L’univers visuel lui aussi chamboule nos repères. Les multiples projections vidéo (sept vidéoprojecteurs) éclatent l’espace, envahissent la salle, prenant pour support les murs latéraux du théâtre, en plus d’un tulle au cadre et d’une surface de projection au lointain. La notion d’immersion arrive à son comble vers la fin du spectacle, où de très fines lignes de projection vidéo découpent des “tranches” d’espace, matérialisation rendue possible par la fumée projetée en salle. Des visions hallucinatoires apparaissent, les volutes de fumée “découpées” convoquant —enfin !— les fantômes : “Le mythe transpire des murs du théâtre et crée son propre espace(1)”. Les images de Milosh Luczynski, le créateur vidéo, sont époustouflantes. La maîtrise technique et esthétique permet une désincarnation, un dédoublement du comédien complètement à propos, ce que souligne aussi la sonorisation constante de Serge Merlin. Le vidéaste est un des pionniers du VJ-ing, et cela se ressent dans son approche extrêmement musicale de l’image, et la synchronisation quasi-constante son et image. À peine pourrions-nous reprocher quelques images ou enchaînement d’images un peu trop ancrés dans l’esthétique du VJ-ing.

Une simplicité nécessaire

Le dispositif scénique est finalement assez simple et contrebalance justement la sophistication des autres médias. Un tulle tendu au cadre de scène, qui disparaîtra en cours de jeu, un praticable au milieu de la scène, tantôt siège tantôt lit mortuaire, et la présence surprenante d’un robot évoluant sur scène, structure métallique motorisée soutenant un magnétophone à bandes. L’évocation de l’histoire de la musique électroacoustique peut s’entendre, mais l’esthétique de cette structure dénote un peu avec la sobriété stylistique du reste de la scénographie. Wilfried Wendling nous éclaire sur les codes associés à ce robot : “Le robot symbolise pour moi un certain rapport à la technologie qui actualise les questions métaphysiques dans une perspective transhumaniste ou quantique. La réflexion de Shakespeare est éternelle mais aujourd’hui indissociable des connaissances scientifiques qui bouleversent notre compréhension de l’humain dans l’univers. C’est une forme de superposition quantique que permet l’enregistrement de différentes réalités qui peuvent se percevoir simultanément. Le robot est d’abord un magnétophone Revox, directe allusion à La dernière bande de Beckett dans laquelle l’acteur est confronté à son passé enregistré. Nous voulions avoir une présence technologique évoquant l’intelligence artificielle, donc un autre “être”, sans tomber dans une chose trop actuelle et plus hors du temps. Le Revox est donc cet objet hors-temps qui incarne la mémoire et le son dans un nouvel être spectral”.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro