Lumière à l’Opéra Comique : Un opéra post-nucléaire

11 mars 2011. Un tremblement de terre secoue la côte Est du Japon. Les vagues d’un tsunami frappent la côte et déclenchent une série d’accidents à la centrale nucléaire Fukushima.”

La scène s’ouvre sur un grand bassin rectangulaire occupant toute la scène. On entend un chien dont les aboiements se transforment en geignements, qu’accompagne une trompette plaintive. L’ensemble de douze musiciens et d’un quatuor vocal vient prendre place au lointain, sur des praticables installés dans le bassin, tandis que quatre solistes et deux comédiens s’installent à l’avant-scène.

 

En même temps, au Centre culturel français de Tokyo a lieu la création d’une pièce orchestrale

appelée Pas de lumière. Un concert à propos d’une catastrophe.

Pendant le concert au sujet d’une catastrophe, une catastrophe a lieu.”

Photo © Vincent Pontet

Un “thinkspiel”

C’est un néologisme imaginé par le compositeur Philippe Manoury, issu d’une contraction du verbe anglais “to think” (penser) avec le genre historique du “Singspiel” (littéralement “pièce à chanter”), forme allemande d’opéra comique. Cette “pièce à penser” est pour lui l’occasion d’interroger la forme, sous l’angle de ses préoccupations déjà anciennes dans la musique électronique, autour de l’aléa interprétatif et du temps réel, en donnant la primauté à la manière dont on construit l’instant présent dans le théâtre.

Nicolas Steaman, qui met en scène, y voit l’occasion de trouver le juste équilibre entre pensée et sentiments : “Je crois qu’avec cette mixture d’opéra et de théâtre, on a beaucoup de moyens : la manière de parler du théâtre vraiment concrètement aux gens, et la manière de parler de l’opéra vraiment directement aux cœurs. Il y a une tension entre ces deux pôles mais aussi une collaboration”.

Le fond n’est pas en reste puisque le livret est constitué à partir de trois pièces de Elfriede Jelinek, Prix Nobel de littérature, qui constituent les trois mouvements de cet opéra. La première est une variation de monologues exprimant l’effroi, la douleur, la perte, la colère, et interroge la place de la technologie dans nos vies. La deuxième questionne notre responsabilité individuelle et notre indifférence. La troisième a été écrite peu avant le début des répétitions, critique la désastreuse politique environnementale contemporaine et s’inquiète de l’accession au trône de l’inconséquent Donald Trump et de sa gouvernance par tweets.

Un genre work in progress

Cette recherche de spontanéité chère à Philippe Manoury se traduit dans la manière même de créer un spectacle et impacte l’écriture de la musique mais aussi le décor, la vidéo, en perpétuelle évolution. “On réfléchit aux moyens qui vont nous servir à raconter cette histoire. Ils ne sont pas déterminés d’avance, ce sont des moyens qu’on va expérimenter et on ne sait pas à quel moment on va faire jouer tel ou tel élément. La forme sera le résultat de nos expérimentations sur le plateau.”

Une production internationale

Kein Licht est une commande de l’Opéra Comique qui en assure la production déléguée. C’est une très large coproduction de dimension européenne qui mobilise le Festival Ruhrtriennale, l’Ircam, le Festival Musica et l’Opéra national du Rhin, les Théâtres de la Ville du Luxembourg, le Théâtre national croate de Zagreb, le Kammerspiele à Munich, et, plus original, 105 donateurs individuels invités à soutenir le projet lors d’une opération de mécénat participatif. Après des premières répétitions à Paris, la pièce a été créée à la Gebläsehalle, au cœur des étonnantes structures de fer et de rouille du gigantesque Landschaftspark, à Duisburg, un complexe industriel transformé en parc.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro