Kein Licht à l’Opéra Comique – L’informatique musicale chez Philippe Manoury

Œuvre de théâtre musical, Kein Licht de Philippe Manoury est issu d’un texte de théâtre d’Elfriede Jelinek écrit en réaction à la catastrophe de Fukushima en 2011 pour souligner l’urgence d’une prise de conscience environnementale mondiale. Avec le metteur en scène Nicolas Stemann, ils se sont saisis de ses mots en toute liberté pour raconter cette catastrophe : Kein Licht, plus de lumière, le blackout total suite à l’explosion des réacteurs atomiques. Philippe Manoury, qui fait ici une part belle aux instruments acoustiques et aux voix lyriques, utilise aussi les ressources informatiques de l’Ircam grâce à Thomas Goepfer, le réalisateur en informatique musicale.

Les écrans vidéo – Photo © Vincent Pontet

Quel est ton parcours comme réalisateur en informatique musicale à l’Ircam ?

Thomas Goepfer : À la base, j’ai commencé par la flûte, un parcours très classique : Bac musique, CNSM de Lyon en flûte et c’est là que j’ai commencé un deuxième cursus en parallèle sur les nouvelles technologies. J’aimais beaucoup la programmation, déjà, et je voulais concilier cela avec la musique. En tant que flûtiste, les débouchés étaient assez restreints car je m’intéressais surtout au répertoire contemporain. Mon deuxième cursus était consacré à la partie électronique de la composition musicale, au sein du département Sonus créé par Philippe Manoury, qui mélangeait électronique et partie instrumentale, contrairement aux classes d’électroacoustique classiques. Ils avaient créé de même un cursus d’assistant musical, qui était l’ancien nom pour le réalisateur en informatique musicale. En fin d’études, j’ai pu faire un stage à l’Ircam en 2015 pour apprendre. Au bout de six mois j’ai pu travailler réellement sur des productions et rester ici en CDI.

Le travail de réalisateur en informatique musicale est une fonction qui a évolué dans le temps. Au départ, il s’agissait d’enseigner des technologies à des artistes, des compositeurs afin qu’ils les utilisent de façon créative, avec un département pédagogique et un autre dédié aux productions. Aujourd’hui “assistant musical” cela peu paraître péjoratif mais c’est finalement une fonction prolifique qui recouvre différents champs dont la musique bien sûr, mais aussi les arts plastiques et arts de la scène, avec pour but d’aider les artistes à réaliser leurs projets en informatique et en électronique. Et chaque projet est différent car les gens n’ont pas du tout le même niveau dans ces technologies ! Notre rôle est aussi de faire le lien entre les deux départements —production et recherche (pas forcement appliquée, car elle peut être fondamentale aussi)—, dans le but de chercher un langage commun, d’influencer la recherche en fonction des demandes réelles (et réciproquement), d’amener des éléments de la recherche dans les productions. C’est le “C” de Ircam : la coordination forte entre ces deux mondes.

Comment te définis-tu ? Quelle est ta cuisine ?

T. G. : C’est vraiment de gérer cette coordination et tout ce qui est gestion de la performance. Dans la collaboration avec l’artiste, il n’y a pas que l’aspect outil mais aussi le conseil artistique : nous avons une méthode de travail très particulière car nous travaillons beaucoup avec le compositeur. Pour Kein Licht, trois mois entiers, ensemble avec Philippe Manoury, c’est bien plus qu’avec les autres collaborateurs ! Nous avons vraiment une relation privilégiée. On commence même à travailler avant que la moindre note ne soit écrite. Ce qui permet aussi de faire découvrir au compositeur des possibilités technologiques qu’il peut intégrer tout de suite, mieux appréhender pour une meilleure cohérence et une remise en question constructive dans le processus créatif.

Voilà trois ans que nous travaillons avec Philippe. Nous nous comprenons vite ce qui permet de travailler efficacement. L’électronique et l’informatique ont un rôle primordial dans ses pièces. Il y a, par exemple, un module (c’est ainsi qu’il subdivise son œuvre et ils sont au nombre de 24 dans celle-ci) où il a construit la partie électronique avant d’écrire la musique ! Sa méthode consiste à construire très vite une maquette de l’outil électronique qui va être à la base de la performance, pour pouvoir écrire efficacement, tester des choses. Après c’est quelqu’un qui est là depuis les débuts de l’Ircam et qui a une grande connaissance de ces outils, même s’il ne sera pas autonome sur tout. Il fonctionne avec des paradigmes électroniques qui vont traverser toute son œuvre. Quand il commence un projet, il sait déjà quels outils il veut employer, il imagine tout de suite comment il va les utiliser et les intégrer à ce nouveau projet. Mon travail consiste à mettre en place ces outils, à les améliorer si besoin, à être une force de proposition. Dans Kein Licht, il a voulu utiliser des chaînes de Markov, de la synthèse sonore qu’il avait déjà utilisées auparavant, et amener en même temps un nouveau champ en transformant la voix parlée non pas en voix chantée, mais en “voix accordée”, un peu comme le SprechGesang de Schönberg, en la forçant sur une grille d’accords. Pour cela on utilise Max/MSP et certains algorithmes de l’Ircam dont une re-synthèse, une analyse de pitch, Psych entre autres, qui permet de séparer la partie voisée (a, e, i, par exemple) de la partie non voisée (chhh, krrr, …) qui n’est pas possible à pitcher. Psych est intéressant car il a peu de latence et permet de conserver le timbre de la voix et de rester naturel. Mais cela pose tout de même le problème de la perception en direct de la vraie voix et de la voix pitchée. On a travaillé en studio pour trouver le meilleur équilibre, mais dans l’acoustique d’un théâtre ce n’est pas si simple. C’est un vrai travail de mise en scène.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro