D’un centre de création à un autre… : Rencontre avec Vincent Baudriller

Photo © Samuel Rubio

D’un centre de création à un autre, Vincent Baudriller accompagne, initie, facilite, rend possible, , découvre les créations, les créateurs et les publics dans de nouvelles aventures théâtrales. À son arrivée, le Théâtre de Vidy-Lausanne évolue, retrouve de nouveaux repères pour faciliter les projets de création. Ceci passe par l’architecture et le lieu : ambitieux pour la création mais aussi pour l’outil.

Deux articles posent un regard renouvelé sur le Théâtre de Vidy : l’un sur son nouveau pavillon et celui-ci sur Vincent Baudriller dans son rôle très engagé de directeur de théâtre.

Quelle est la particularité de votre engagement à Vidy ?

Vincent Baudriller : En Avignon, avec Hortense Archambault, notre travail était basé sur deux piliers : la démocratisation culturelle et la production comme peut le résumer la construction de la FabricA. À la suite de ce mandat, je souhaitais poursuivre cette expérience de production avec les outils adaptés pour défendre la création, certains champs artistiques et avoir un rôle dans le paysage francophone et international. Vidy, grâce au développement de René Gonzalez, était devenu l’un des théâtres européens avec une capacité de production importante. Je peux ainsi y accompagner des artistes suisses et étrangers qui n’ont pas de grands outils de production à leur disposition. C’est le cas de metteurs en scène français qui ne dirigent pas un théâtre tels que Vincent Macaigne ou Christophe Honoré. Je peux aussi produire des projets internationaux avec des metteurs en scène invités tels que Thomas Ostermeier ou Nicolas Stemann et accompagner la scène suisse qui est actuellement très dynamique avec des artistes comme Christophe Marthaler, Stefan Kaegi, Massimo Furlan, Mathieu Bertholet, Yasmine Hugonnet et bien d’autres. Vidy me permet d’être directeur artistique et producteur. De plus, penser le théâtre dans un nouveau contexte culturel et historique est pour moi très stimulant. Le théâtre est un art éminemment politique qui interagit avec la société où il se produit. Cela oblige donc à le réfléchir d’une autre manière.

Quelle est votre réflexion sur l’architecture à Vidy ?

V. B. : Cela fait partie de notre responsabilité : accompagner au mieux la rencontre entre les œuvres et les spectateurs. Et pour qu’elle se passe de la meilleure façon possible, il faut des lieux accueillants pour les artistes et pour les spectateurs d’aujourd’hui. À mon arrivée à Vidy, j’ai fait faire un état des lieux, le théâtre avait alors cinquante ans et il y avait eu très peu de rénovation alors qu’il n’avait été construit à l’origine que pour une durée de six mois. Le gril est en bois, le système de machinerie est obsolète et ne correspond plus aux nouvelles formes artistiques. C’est à la fois un monument historique, un dernier vestige de l’Exposition nationale de 1964 construit par Max Bill pour le pavillon “Éduquer et Créer”, mais aussi un théâtre qui est aujourd’hui devenu une place forte et symbolique de la création européenne. Résoudre cette équation de ce double patrimoine, pavillon d’Expo et outil performant pour la création contemporaine, est un défi complexe mais passionnant. Pour cela nous aimerions améliorer deux éléments dans la structure du théâtre tout en respectant l’esprit de Max Bill. Son projet initial était un théâtre de 800 places implanté dans l’axe Nord/Sud. Considéré trop cher par la commission de l’Exposition et peut-être trop grand pour une ville comme Lausanne, Max Bill a corrigé son projet en pivotant le bâtiment dans l’axe Est/Ouest et en réduisant la jauge. Pour tenir compte de contraintes liées à l’harmonie générale du pavillon, il a sacrifié la symétrie de la cage de scène en limitant la hauteur du dégagement à jardin et a réduit la hauteur du plafond sur les dernier rangs de la salle, ce qui porte préjudice au rapport scène/salle depuis les dix derniers rangs.

Aujourd’hui, Vidy travaille avec quatre plateaux : la grande salle Charles Apothéloz de 385 places, le nouveau pavillon en bois de 250 places et deux petites salles de 100 places. Sur la quarantaine de spectacles présentés dans la saison, nous avons une quinzaine de créations, dont la moitié en production déléguée. Mais nous n’avons pas de salle de répétition, ce qui est un vrai handicap pour notre activité. Après l’état des lieux du théâtre à mon arrivée fin 2013, nous avons proposé un plan de rénovation en trois étapes :

– La première concernait le foyer en accompagnement de la réfection de la cuisine du restaurant. La billetterie a été déplacée sous les gradins, une librairie a été créée à l’entrée, le foyer agrandi avec une plus grande vue sur le lac et la symétrie des poteaux de Max Bill retrouvée. L’acoustique a été améliorée. Le foyer est pour moi un espace très important du théâtre. Aller au théâtre c’est non seulement voir un spectacle mais aussi la possibilité pour le spectateur de partager son expérience avec d’autres. La convivialité du foyer est donc primordiale. À Vidy, les quatre salles, les bureaux et les ateliers techniques convergent vers ce foyer que les artistes, les équipes du théâtre et les spectateurs partagent. Il y a toujours de la vie dans la journée comme les soirs de représentations ;

– Pour la deuxième phase, nous avons remplacé un ancien chapiteau par une nouvelle structure en bois. C’est une belle métaphore de l’esprit de Vidy. Le bois comme le théâtre sont des arts millénaires qui ne cessent de se réinventer. C’est pourquoi l’esprit d’innovation du laboratoire Ibois de l’EPFL, dirigé par Yves Weinand, résonnait bien avec l’esprit de création de Vidy. Le pavillon en bois a été inauguré en septembre 2017 ;

– La troisième phase sera la rénovation de la salle Apothéloz et la construction d’une salle de répétition. L’appel d’offres vient d’être lancé et les travaux sont prévus pendant les saisons 2020/2021 et 21/22. Nous serons dans le jury et les différents comités pour être au plus près du projet.

Quel est votre regard sur l’évolution des formes théâtrales d’aujourd’hui ?

V. B. : Le théâtre, tout en gardant le même rituel, ne cesse de se transformer. Ce mouvement est en contradiction avec l’approche patrimoniale du théâtre pour beaucoup de collégiens qui ne le découvrent à l’école qu’avec l’apprentissage en cours de français des textes du XVIIe siècle, sans avoir toujours la possibilité de saisir la dimension vivante et contemporaine de la mise en scène, de l’interprétation ou de la scénographie. L’enjeu de cet art vivant est ce qui se vit dans l’instant présent de la représentation. Le théâtre n’a cessé de se nourrir de tous les arts et de se transformer en utilisant les nouvelles technologies de son époque comme récemment la vidéo, la lumière et le son.

Le rôle de l’auteur, du metteur en scène et du scénographe est différent selon les traditions théâtrales. En étant évidemment caricatural, on observe qu’en Angleterre le metteur en scène est souvent au service de l’auteur et des acteurs. En Allemagne, le metteur en scène et le scénographe ont une place extrêmement importante avec le dramaturge qui travaille la plupart du temps librement avec le matériau du texte, alors qu’en France, le metteur en scène aborde traditionnellement le texte avec un grand respect. Aujourd’hui, une plus grande circulation des œuvres existe et les invitations de spectacles étrangers se sont beaucoup développées depuis une trentaine d’années grâce notamment aux Festivals d’Automne ou d’Avignon. La génération d’artistes français qui a une trentaine d’années aujourd’hui a grandi en regardant aussi ces dramaturgies étrangères. Ce qui est passionnant, c’est d’accompagner les artistes dans cette transformation et de le partager avec les spectateurs. Dans l’aventure d’Avignon, les formes qui étaient considérées par certains comme expérimentales et marginales sont devenues des références. Le débat de 2005 soulevait une question essentielle : qu’est-ce que le théâtre ? Trois ans plus tard, la place de Romeo Castellucci comme artiste associé paraissait une évidence. L’art théâtral a cette capacité à se transformer avec le monde, tout en gardant ce rituel archaïque d’une expérience commune et vivante.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro