Un Carmen “100 % éco-conçu”

Le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence était invité à présenter sa démarche d’éco-conception de décors lors des dernières Journées Techniques du Spectacle et de l’Événement, à Paris, les 21 et 22 novembre dernier. L’occasion de revenir sur le Carmen mis en scène par Dimitri Tcherniakov en 2017. Une création pour laquelle le bureau d’études techniques a placé la barre très haute en termes de durabilité.

Ouverture – Photo © Patrick Berger

Murs parés de marbre et sol carrelé. Un somptueux lustre aux lignes épurées est suspendu au plafond. De confortables fauteuils en cuir sont disposés de part et d’autre de l’espace, autour de tables basses en bois. L’ensemble a l’allure d’un lobby de grand hôtel, style années 70’. Il s’agit toutefois du décor de Carmen, opéra de Georges Bizet composé en 1875 et revisité en 2017 par le metteur en scène russe Dimitri Tcherniakov pour le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence.

Le défi de David Vinent-Garro, dessinateur qui dirige la conception et la fabrication des décors des productions aixoises depuis douze ans, était de donner au tout un air désuet, voire un brin “ringard” selon ses propres termes. “Le metteur en scène souhaitait que l’action se déroule dans le hall d’une ancienne administration ou d’un vieil hôtel. La salle est le lieu d’un grand jeu de rôle. Un homme et une femme participent à une thérapie de couple dans laquelle ils doivent jouer l’histoire de Carmen”, relate David Vinent-Garro. Autre challenge de taille pour le chef décorateur : réaliser le premier décor d’opéra 100 % éco-conçu. Si cette création de 20 m de large, pour une profondeur de 12 m et une hauteur de 7,50 m, devrait tourner pendant une dizaine d’années, il a été décidé de penser, dès le départ, à sa fin de vie.

Un travail de longue haleine

Cette approche des décors est en réalité l’aboutissement d’une démarche globale, menée par le Festival depuis 2010, sur la réduction de son impact environnemental. Suite à un bilan carbone effectué en 2012, plusieurs pistes d’action ont été identifiées (cf. AS 196, Aix-en-Provence : vers un festival éco-conçu ?).

Comme beaucoup de manifestations culturelles, le bilan a montré que les déplacements représentaient une part majeure de notre empreinte carbone”, indique François Vienne, directeur général adjoint du Festival. “Nous avons agi en essayant de limiter au maximum les déplacements de notre personnel, en favorisant le covoiturage pour le public et en travaillant avec les autorités locales de transport. Je pense que nous avons été le plus loin possible sur ce sujet”, assure-t-il. Découle de ce constat le choix de “privilégier des problématiques sur lesquelles nous pouvions avoir la plus grande maîtrise. Comme la construction de décors”, ajoute-t-il.

Pour cause, l’événement génère, en 2013, quelques 45 tonnes de déchets. “80 % d’entre eux sont issus de la construction, du montage, du démontage et de la destruction des décors”, assure Véronique Fermé, responsable du développement durable pour le Festival d’Aix.

En finir avec la benne !

Pour David Vinent-Garro, l’objectif de l’organisation est de “faire en sorte qu’à chaque étape de la réalisation d’un décor, nous ayons l’impact le plus faible possible sur l’environnement”. L’éco-conception repose sur le concept d’économie circulaire. C’est-à-dire le fait de limiter au maximum la production de déchets finaux difficilement réutilisables, réemployables ou recyclables et dont la production et/ou l’élimination génère du CO2. Il faut donc privilégier l’utilisation de matériaux biodégradables mais surtout favoriser au maximum le réemploi de ces derniers. Ce qui, jusqu’alors, n’était pas la règle dans le spectacle en général, et en particulier dans la création de décors.

Plusieurs leviers sont mis en évidence. “Le premier consiste à réutiliser ou à permettre la réutilisation de matières premières mais aussi à rechercher des matériaux bio sourcés (matériaux d’origine naturelle)”, précise David Vinent-Garro. “Un autre élément est de chercher à agir sur le transport des décors car le spectacle est amené à tourner. Il est surtout possible d’intervenir sur le volume afin de diminuer le nombre de camions utilisés. Ce qui a un impact écologique mais aussi financier”, poursuit le dessinateur. Enfin, “nous prenons en compte la fin de vie des créations. Que fait-on du décor d’un opéra qui cesse d’être joué ? Comment favorise-t-on la réutilisation de ses éléments ? Quelles parties peut-on remployer conformément à la réglementation en matière de droits d’auteurs ? Si l’on doit jeter des objets, comment les recycler facilement ?”, énumère-t-il. “Toutes ces questions doivent être abordées en amont de l’élaboration du décor.”

Seize tonnes de matière

C’est avec tous ces paramètres en tête que les personnes intervenant sur les décors (une trentaine en tout) débutent le chantier fin janvier 2017. Le recours à des matériaux non biodégradables ou non réutilisables et non recyclables est banni. Pour créer l’apparence visuelle du marbre, exit le polystyrène, matière facile à travailler et à peindre mais dont la durée de dégradation totale est d’environ mille ans. L’équipe choisit plutôt le liège. De l’écorce qui recouvre entièrement les murs, ce qui représente une surface de 500 m2. “Nous avons découpé des dalles de liège que l’on a pu sculpter en les grattant et en les piquant. Ce matériau naturel pourra être recyclé au sein de la filière bois”, commente David Vinent-Garro. Une fois peints, les panneaux de liège prennent l’apparence de la pierre. Les peintures sont, bien sûr, écologiques. “Cela fait longtemps que nous avons amorcé un travail sur ce sujet. Nous n’utilisons pas de produits toxiques pour des questions de santé et de sécurité de nos collaborateurs”, certifie-t-il. “Nous utilisons des peintures à l’eau et acryliques qui ne contiennent pas de solvants et de Composés organiques volatiles (COV).” Même chose pour la colle : la colle à bois vinylique a remplacé la colle classique solvantée, toxique et polluante.

Les structures sont composées de bois (5 000 kg) et de 10 000 kg d’acier. L’ensemble pèse près de seize tonnes. Un poids qu’il convient de déplacer de ville en ville, au gré des représentations. “Nous essayons de décomposer au maximum le décor en éléments pouvant être disposés à plat plutôt que d’avoir de gros éléments volumineux. L’idée est que l’ensemble prenne moins de place et nécessite moins de camions pour être transporté”, détaille David Vinent-Garro. Le décor est aussi plus rapide à monter mais aussi à démonter. Les différentes parties sont, dans un même temps, plus facilement réutilisables. Ainsi, le plexiglas des fenêtres n’a pas été collé mais vissé. Des rectangles qui pourront être démontés et rangés dans la réserve de matériaux du Festival. De façon générale, la production a fait le choix de ne pas coller de bois sur du métal afin de faciliter la récupération mais aussi le recyclage de tous les éléments. Les lustres ont été spécialement créés pour l’opéra mais ont été pensés pour pouvoir être donnés ultérieurement à des particuliers. Le sol est un tapis de danse imitation granito. Il est réversible, l’autre côté étant noir donc pouvant être aisément adopté pour un autre spectacle, des cours ou des répétitions. Le décor comprend un étage et les artistes y accèdent par l’intermédiaire d’un escalier technique. Ce dernier a été conçu pour pouvoir être réemployé et de façon à ce que sa hauteur soit simplement adaptable pour un autre spectacle.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro