Bosch, circassien à l’écran – Bosch Dreams : une immersion acrobatique

En 2018, les arts visuels seront au cœur d’une nouvelle série portant des regards sur leur contribution à l’inventivité artistique et esthétique. Le premier volet présente le spectaculaire Bosch Dreams des compagnies Les 7 Doigts de la Main (Montréal) et Republique (Copenhague) qui fusionnent arts du cirque et film d’animation, à partir des tableaux de Jérôme Bosch. Immergés dans les images de l’artiste visuel Ange Potier, les personnages glissent de la scène à l’écran.

Bosch Dreams – Photo © Abraham per Mortensen

Entrer dans une fleur au XIVe siècle et en ressortir au XXe. Voler au-dessus du Jardin des Délices en passant du paradis à l’enfer. Croiser Adam et Eve, mais aussi Dalí et Jim Morrison : les interprètes de Bosch Dreams font une expérience aussi singulière que leur public. Sautant du spectacle circassien vers le film d’animation et vice-versa, les personnages sont présents dans leur chair autant que dans les corps hybrides homme-animal dessinés. À la scène comme à l’image, ils peuvent traverser les eaux et les airs. Le lien entre Le Jardin des Délices de Bosch et les arts du cirque est au cœur de Bosch Dreams, fresque animée et pluridisciplinaire de la compagnie de cirque québécoise Les 7 Doigts de la Main, en collaboration avec la compagnie de théâtre Republique de Copenhague et l’artiste visuel Ange Potier de Buenos Aires. Ces artistes créateurs de trois continents se sont rejoints pour relever un défi scénique, visuel et technique des plus complexes, malgré un budget très réduit. Ce qui leur a demandé une inventivité certaine.

Le cirque est, incontestablement, l’art scénique le plus aérien qui soit. Trapèze, cerceau, mâts, tissus, jonglage, bascule et agrès inventés sur mesure permettent au corps d‘aller au bout de la gravité. Seule l’image peut aller plus loin encore. Inédite, la fusion des deux crée de nouveaux imaginaires, où les détails des tableaux sont non seulement les décors de Bosch Dreams, mais peuvent en devenir les éléments dramaturgiques principaux. Samuel Tétreault, metteur en scène et l’un des directeurs artistiques des 7 Doigts de la Main, réalise un vieux rêve : “J’avais envie depuis quinze ans : mélanger spectacle et film, pour qu’un personnage joué par un interprète se glisse dans une scène d’animation, alors que le fil de l’histoire continue”. Ce qui aide ici, c’est que Bosch a peuplé Le Jardin des Délices de corps minces et élancés, comme faits pour entrer en articulation avec des danseurs ou circassiens d’aujourd’hui.

Du film à la scène

Deux projecteurs vidéo, quatre rideaux et quelques agrès ou accessoires complètent les images animées par Ange Potier. Ce dessinateur français s’est installé à Buenos Aires en 2006 pour satisfaire “un besoin intime de changer de décor”. Il y a rencontré des metteurs en scène, des chorégraphes et s’est mis à créer des scénographies, parallèlement à sa production de BD et de jeux vidéo. En 2012, il rencontre Tétreault autour du projet nomade et international Fibonacci, quand la compagnie Les 7 Doigts de la Main réalise le volet argentin de ce spectacle. Tétreault y intègre toujours les arts visuels et fait appel aux artistes locaux. “Ange Potier m’avait envoyé des BD, des visuels de ses scénographies et un lien pour un court métrage, El Bosque, dans lequel il anime déjà l’univers du Jardin des Délices, traversé par trois danseuses, telles des personnages du tableau de Bosch.”

Tétreault se souvient donc de ce film d’animation quand la fondation “Jheronimus Bosch 500”, créée en 2009 aux Pays-Bas prépare le programme culturel marquant les cinq cents ans du décès du peintre (1450-1516). La fondation fait appel à plusieurs compagnies de cirque pour présenter des projets de spectacles, en lien avec la vie et l’œuvre du maître qui vivait et travaillait dans une maison jouxtant la place du marché de Bois-le-Duc. Le projet Bosch Dreams naît d’une étroite collaboration entre Tétreault et Potier qui partagent un même enthousiasme pour le génie technique de Bosch : le sens du détail, l’imagination débordante, les créatures mi-humaines, mi-animales. Ils passent de longues séances sur Skype et développent le scénario à quatre mains, en identifiant les éléments dans divers tableaux de Bosch qui permettent une reconstitution scénique. “J’apportais mon point de vue de metteur en scène et Ange relevait de petits détails chez Bosch que je n’avais même pas vus”, raconte Tétreault qui ne voulait surtout “pas faire un spectacle de plus qui s’inspire des tableaux de Bosch mais ne parle pas au profane qui ne connaît pas l’œuvre, qui n’a pas les références visuelles et ne sait pas d’où viennent ces créatures bizarres. Il fallait donc présenter sur scène des éléments réels des tableaux”. Pour créer ses animations, Potier travaille à partir de ses propres photos du Jardin des Délices, prises au Musée du Prado à Madrid qui expose le tableau. Il utilise Photoshop pour isoler des éléments et les recomposer, réalise des collages et crée des paysages pouvant accueillir de longs travellings qui permettent d’introduire les dimensions temporelle et spatiale, absentes chez Bosch mais indispensables pour le spectacle. Il articule les corps (“Je travaille beaucoup avec la technique du pantin, en séparant une main, un avant-bras, …”) qui seront ensuite animés en utilisant Adobe After Effects.

Le jeu des quatre rideaux

Quand ils soumettent leur première ébauche de scénario au comité de sélection, ils sont certes sélectionnés (après trois ans d’attente des résultats) mais au lieu de choisir, comme prévu, un seul projet, la Fondation Bosch 500 finit par en appuyer deux. Sans doubler le budget de production ! Tétreault se souvient : “Nous n’avions finalement que 50 000 € et avons failli devoir retourner l’argent, faute de trouver d’autres coproducteurs. J’ai finalement eu l’idée de contacter un ami à Copenhague avec qui j’avais réalisé le volet danois du projet Fibonacci”. Il s’agissait de Martin Tulinius, directeur artistique de Republique de 2009 à son décès en octobre 2016. “Republique avait préparé un spectacle inspiré de David Bowie qui était tombé à l’eau en raison d’un conflit au sujet des droits d’auteur. Je leur ai proposé de créer Bosch Dreams à la place. Grâce à eux, on a pu produire le spectacle. La première étape de travail sur le plateau a donc eu lieu à Copenhague. C’était un workshop d’exploration pour valider les idées visuelles et amorcer le travail sur les décors qui montent et descendent en fonction des numéros aériens.”

Commence alors le jeu des quatre rideaux, aussi complexe qu’artisanal. Quatre rideaux, ce sont deux surfaces de projections et deux rideaux noirs pour multiplier les options de transparence et d’opacité. Car le but est d’intégrer les artistes circassiens dans les paysages de Bosch, recréés par Potier. Au fond, il projette les films d’animation sur un cyclorama, en avant-scène sur un tulle. Les acrobates évoluent entre les deux et se fondent dans un paysage qui se construit en 3D, grâce aux deux niveaux de projection, indépendants l’un de l’autre. Mais en même temps, il leur faut souvent retrouver l’obscurité. “Nous nous sommes rendus compte qu’un système avec juste un tulle et un cyclo avec projection l’une sur l’autre ne marchait pas parce que cela se contaminait beaucoup. Si on projette juste sur le tulle, l’image traverse jusque sur le cyclo de manière non souhaitée. Si on veut une belle opacité parce que ce n’est que du film qui passe en avant-scène, on ferme le rideau noir. Et pour le cyclo c’est pareil. On le couvre d’un rideau noir quand on a besoin de faire le noir”, déclare Potier. Ce qui ne simplifie pas le travail en coulisses. “Il y a un gréeur qui manipule tous les trapèzes acrobatiques et qui est également machiniste. C’est vraiment un spectacle d’accessoires et d’ouverture/fermeture de rideaux. Le régisseur et le chef machiniste sont sur scène pour transporter des accessoires et aider pour les changements rapides de costumes”, confie Sophie Côté, la directrice de tournée des 7 Doigts.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro