Le Théâtre national de Chaillot : Les liens et les lieux

L’histoire du Théâtre national de Chaillot est complexe. Il résume une histoire d’architecture et de théâtre. La personnalité des directeurs qui se sont succédés rend l’héritage lourd et l’histoire de son aménagement est la conséquence de la volonté de chacun d’eux de trouver une identité théâtrale à l’intérieur de ce bâtiment. Il ne suffit pas d’être un bâtiment emblématique et un faire-valoir national, l’outil du théâtre ne fonctionnait plus. Il était temps d’y penser.

Salle Firmin Gémier vue du fond de scène – Photo © Patrice Morel

Une absurdité fonctionnelle

Architecturalement, Chaillot a deux définitions : c’est un palais et ce n’est pas qu’un théâtre. Conçu par Jacques Carlu, Louis Azéma et Louis Boileau en 1937, ce bâtiment était destiné à accueillir l’Exposition internationale des arts et techniques. Le Palais de Chaillot remplaçait celui du Trocadéro, lui aussi conçu pour l’Exposition universelle de 1898. Le théâtre est situé sous l’Esplanade des droits de l’homme, composée de terrasses et d’escaliers descendant vers la Tour Eiffel. Le théâtre a pris l’appellation du TNP, créé initialement en 1920 par Gémier dans l’ancienne salle du Palais du Trocadéro, sous la direction de Jean Vilar en 1951 et jusqu’en 1972. Il ne possédait qu’une grande salle décorée par les frères Niermans. La salle a été transformée en une salle modulable de 1 250 places par Fabre et Perrottet entre 1973 et 1975. La jauge a varié depuis le début : à l’époque de Daviou c’est une salle de concert de 2 500 places qui diminua à 2 200, puis 1 250 et aujourd’hui à 1 150 places. La cage de scène date de 1936 et depuis aucune rénovation de la cage et des accès.

L’accueil historique sur la place de Varsovie n’a plus jamais servi depuis la création du métro en partie haute alors qu’il était prévu en partie basse. Les parties classées du Théâtre de Chaillot étaient sous-utilisées : grand foyer ouvert sur la Seine, galerie des Nabis et la salle des Quatre Colonnes. Il n’y avait pas de liaison entre les salles Vilar et Gémier, l’accès des décors était inexistant. Pendant des années, l’équipe a travaillé avec un outil et une organisation plus qu’absurde pour un théâtre. Les techniciens commençaient par détester la salle Gémier où, pour toute livraison, ils devaient sortir et faire le tour du théâtre. “Quand on a réfléchi sur la rénovation, c’était l’évidence même de s’occuper d’abord de la livraison des décors. Comment imaginer qu’un comédien se perde dans les méandres des couloirs pour retrouver sa loge et que les techniciens mettent une demi-heure pour aller chercher une ampoule !”, explique Michel Fayet (Changement à Vue).

Une révolution fonctionnelle

La première phase des travaux, lancée par le ministère de la Culture, concernait les mises en sécurité incendie, les accès publics et l’accessibilité des PMR, ainsi que la reconfiguration de la salle Gémier. Vincent Brossy, architecte, a été désigné maître d’œuvre, en collaboration avec Michel Fayet pour la scénographie. Les travaux ont démarré en 2014 et se sont achevés en 2017. Trois ans de travaux en milieu occupé, le théâtre étant resté en activité durant le chantier avec des représentations dans la salle Vilar.

Lors de la consultation, l’équipe est allée au-delà du programme afin de donner une logique d’ensemble et une cohérence de fonctionnement. Intervenir sur cette partie nécessitait de penser le projet dans sa globalité et d’imaginer l’avenir de la salle Vilar. Les demandes ponctuelles ne prenaient pas en compte les vrais problèmes comme l’accès des décors dans une enclave comme la salle Vilar qui se trouve à – 7 m du niveau du plateau de la place de Varsovie, côté Seine, ce qui crée des contraintes réglementaires très importantes pour la sécurité incendie. L’amélioration des accès décor est d’ailleurs arrivée plus tardivement dans le projet. Vincent Brossy commença par établir un schéma directeur qui avait pour objet de donner les possibilités d’accessibilité, d’évaluer les capacités de sécurité et le schéma de l’évolution du désenfumage.

Reconstituer la structure était la priorité. “Nous avons mis plus d’un an à trouver, à comprendre la logique et à tout redessiner. Nous n’avions aucun plan de l’état global actuel mis à part de très beaux documents DOE de Carlu sur calque. Nous avons consulté un ingénieur de cette époque qui a pu nous interpréter les plans constructifs. Grâce à l’informatique, nous avons modélisé les plans de Carlu et superposé les plans des ingénieurs et les nôtres. Chaillot possède enfin des plans corrects. Pour intervenir convenablement, il faut connaître l’historique du bâtiment et rentrer dans la pensée de l’autre à travers ce qu’il a fait”, explique Vincent Brossy. Carlu a effectué la transformation du Palais de Chaillot en deux ans, sur un principe simple de poteau-poutre et un habillage avec de la brique creuse et des plaques de marbre. “Comme les plans constructifs n’avaient jamais été analysés, nous avions uniquement des contours, alors personne n’avait pensé que l’intérieur de cette structure était creux et qu’on pouvait y installer des ascenseurs.” Ainsi, un ascenseur a été créé sous les fondations de la statue d’Apollon de la Cité de l’architecture, dans la salle Vilar, qui dessert du dessous jusqu’au gril, un ouvrage qui est passé au millimètre près, modifiant et simplifiant le parcours de la circulation du plateau à la régie. La mise en place d’un ascenseur dans la salle Vilar pour les PMR facilite aussi la circulation interne dans les bâtiments entre les différents lieux de stockage de matériel et d’équipement scénique, réduisant la manutention et le port de charges lourdes.

 

La suite de cet article dans le N°217 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro