Jeanne Boujenah : La recherche de la théâtralité

Jeanne Boujenah avait plutôt un profil littéraire et a découvert le théâtre au lycée avec Brecht. Elle a voulu alors allier le théâtre et la littérature mais ne souhaitait pas être comédienne et dans la lumière. Elle a toujours dessiné, un outil qui l’a accompagnée depuis son enfance. En choisissant de faire de la scénographie, elle a vu la possibilité d’être à la fois dans l’écriture, dans les arts plastiques et de faire du théâtre. Elle s’inscrit en Lettres modernes, une découverte qui lui a permis de construire son maillage littéraire. Pourtant, elle voulait intégrer les arts décoratifs. “Il était clair que je voulais faire de la scénographie.” À l’EnsAD, elle rencontre en troisième année Raymond Sarti. “Il a apporté une nouvelle façon d’approcher la scénographie. Il nous donnait un sujet et nous apprenait à réfléchir, problématiser et mettre en espace. Cela pouvait prendre des formes diverses : théâtre, installation, danse ou musique. Cette liberté d’aborder les sujets a beaucoup influencé ma pratique aujourd’hui.” Le partenariat avec le conservatoire va être l’occasion de collaborer avec des élèves comédiens sur un projet de Brecht dans des conditions idéales, avec un théâtre et des techniciens. Son projet de fin d’études, qui est devenu sa première expérience professionnelle, était une collaboration avec une chorégraphe américaine, Stefanie Batten Bland. La première s’est déroulée dans un théâtre à New York. “Quand on travaille avec un chorégraphe, l’approche de la dramaturgie n’est pas du tout la même qu’avec un texte. On doit construire un terrain commun entre l’univers du chorégraphe et le sien. J’étais plus spontanée et moins littéraire donc plus plastique.”

Fact, compagnie Black Sheep – Photo © Clément Lesaffre

En sortant de l’EnsAD, Jeanne Boujenah commence à travailler avec des jeunes compagnies. Elle a toujours un rapport passionné avec son métier et se retrouver sur un marché du travail ardu où “je devais inventer des choses magnifiques mais avec tellement peu de moyens qu’il était difficile de trouver la manière de faire de la scénographie sans qu’elle soit sclérosée par les contraintes du métier”. Elle monte alors avec une amie de l’EnsAD un studio de design et de scénographie dans le domaine du luxe, de la muséographie (Gaîté Lyrique) pour des marques, des vitrines, des showrooms, … Loin de ses inspirations et dans la contrainte, elle apprend beaucoup sur la façon de trouver un endroit d’expression. En parallèle, elle continue dans le théâtre en choisissant ceux avec qui elle souhaite créer.

Elle collabore avec la compagnie Black Sheep, un couple de chorégraphes qui voulait créer sur la relation entre le corps et la ville. Se basant sur des images d’architecture, très formelles, inspirée par le minimal art, elle proposa une vingtaine de parallélépipèdes gris qu’ils allaient construire et déconstruire. Elle continue actuellement avec une deuxième création chorégraphique, sur des portraits de trois femmes et trois danses différentes. La scénographie va apporter une dramaturgie, une théâtralité et un vocabulaire qui va lui permettre de s’exprimer dans ce terrain de jeu. “Cette collaboration de plasticienne et chorégraphe est plus forte que dans le théâtre.” Elle trouve le théâtre contraint mais elle aime le rapport à la mise en scène. En proposant des volumes en mouvement, elle construit un langage commun avec les comédiens. Une scénographie mobile était sa proposition pour La dame de chez Maxime, mise en scène par Joanna Boyer au Théâtre 13. La pièce, qui a un univers très technique, demandait beaucoup de rigueur. Elle propose trois panneaux sur des praticables à roulettes, en vélum blanc, afin de jouer sur des transparences, montrer ce qui se passe en coulisses, le caché/montré et éviter ainsi des portes qui claquent. Le code de cette scénographie était un vrai vocabulaire sur les mouvements afin de répondre au rythme du langage. Elle vient de finir la création d’une scénographie en mouvement, pour la pièce Une Commune de Guillaume Cayet, mise en scène de Jules Audry. “Pour moi, c’est la moitié du travail, maintenant je vais aller sur le plateau pour continuer à construire ensemble le projet.”

Pour Jeanne Boujenah, la scénographie est la mise en scène de l’espace et la création d’une théâtralité. “J’ai eu des utopies et j’ai beaucoup idéalisé mon travail. Le théâtre est le terrain de jeu le plus libre puisque ce plateau vide est la plus belle des contraintes.”