Soubresaut : Strates et sédiments

Dans le cadre du Festival d’Automne, le Théâtre du Radeau continue d’expérimenter la théorie du chaos organisé. Dans son dernier spectacle, Soubresaut, François Tanguy propose une nouvelle fois une déconstruction savante du plateau.

Le chevalier – Photo © J.-F. T.

L’espace, architecture de tensions(1)

À l’entrée du public, le plateau de la salle transformable du Théâtre des Amandiers de Nanterre ressemble au local à décor d’une compagnie dont le régisseur serait pour le moins dépassé… C’est un enchevêtrement de châssis en bois recouverts ou non de vieille tapisserie, qui portent tous les stigmates du temps. Les initiés reconnaîtront ces éléments, inlassablement réutilisés au cours des créations du Radeau, et qui sont tant de compagnons de route qu’ils ont même été baptisés !

De ce bloc compact, semblant inextricable et impénétrable, va naître un jeu cinétique, précis et poétique : les perspectives s’ouvrent sous l’effet conjoint de la lumière, du son et des mouvements de panneaux. La lumière tout d’abord, mouvante grâce à une projection vidéo subtile, à la limite du perceptible. Les sources lumineuses sont pour la plupart incluses au décor : projecteurs diapo et projecteurs détournés fabriquent les différents plans en juxtaposant des intensités et des textures bien contrastées.

Les panneaux, eux, entament un ballet incessant qui transforme ce chaos apparent en une chorégraphie millimétrée, “rigoureuse et fortuite(2). Ils occultent ou bien ouvrent des perspectives infinies, font naître des jeux de transparence, d’opalescence. Les comédiens, machinistes inspirés, assurent la justesse du ballet avec une fluidité, une précision qui tutoie le hasard. En tout cas, c’est ce que l’on essaie de nous faire croire : malgré la rigueur, l’accident est possible… Qu’est-ce qui est réglé ? Qu’est-ce qui est le fruit d’un entrechoc ? L’espace est “le reliquat d’un croisement d’espace, de matière et de lumière(3).

La musique omniprésente

La musique est la courroie de transmission du moteur théâtral au Radeau, “la conscience insomniaque de la durée et des sens(4). C’est un continuum qui induit constamment un sous-texte, une matière qui fait jeu égal avec les fragments de textes donnés par les comédiens. On distingue ainsi de nombreuses couches, des superpositions, transitions qui sont le fruit d’un long travail de répétition, où les choix se sont imposés par décantation ; une création sonore sédimentaire en quelque sorte. “Le champ sonore, c’est comme la poussière, il faut qu’il se dépose, sinon cela tourbillonne tout le temps(5).”

La finesse des mixages de musique est impressionnante : on change de siècle sans s’en rendre compte, de Haendel à Kurtág, comme si c’était la même œuvre. Et cette musique est diffusée sur de nombreux points, ce qui permet un agencement de plans, ajoute un point de fuite fort lointain à la perspective apparente du plateau. La musique “pulse une dynamique des plans, dans toute leur diversité(6)”.

Et cette dynamique est bien présente, toujours prête à nous surprendre. “Il faut que tous les événements sonores soient aussi immanents et intempestifs que tout ce qui provoque le mouvement”, nous confie le metteur en scène lors d’une rencontre après le spectacle.

 

Les deux architectes de cet édifice sonore sont François Tanguy et Éric Goudard (artisan sonore), associés de longue date. Nous avons exploré le plateau après la représentation en compagnie d’Éric, qui nous a éclairés d’un point de vue technique et esthétique.

Quels sont tes points de diffusion ?

Éric Goudard : Une face basse en AMADEUS MPB200B, une face haute plus un cluster en MEYER UPA-1C, deux autres MPB200B au sol, cour et jardin, dirigées vers le lointain, deux enceintes à mi-plateau, symétriques, et deux subs au lointain avec des têtes, également en MEYER ; une enceinte de type Bouyer (enceinte “pavillon”) est aussi intégrée au décor. La difficulté lors de l’implantation étant de réussir à viser entre les nombreux châssis pour que le son puisse avoir une chance d’atteindre le public ! On joue avec un plancher qui fait partie du décor, cela représente mes limites d’implantation quelle que soit la taille du plateau. Pourtant, dans la tente où l’on répète, il y a beaucoup plus de profondeur, mais on ne l’utilise pas entièrement : rares sont les plateaux ayant vingt-cinq mètres de profondeur…

Comment arrives-tu à concilier diffusion sonore et mouvements de panneaux ?

É. G. : On n’a pas le choix, il faut vivre avec ! Dès la première minute des répétitions, il y a une scénographie, qui est au moins aussi complexe que la définitive, ainsi que du son, de la lumière et des costumes. On répète longtemps —plusieurs mois— et cela se construit petit à petit. Cela évolue, des choses restent, le temps dont on dispose permet l’espace du repentir, on peut changer des éléments… Et puis surtout, on continue de faire évoluer : la scène du début par exemple a été modifiée dans tous les théâtres. On peut ramener des éléments sonores très différents.

 

La suite de cet article dans le N°216 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro