L’eau, un bon plan. Ilotopie joue sur lacs, rivières, bassins…

Comment jouer un spectacle sur un vaste plan d’eau ? Comment permettre aux acteurs de se déplacer à la surface ? Comment les éclairer ? La compagnie Ilotopie a développé, au cours de plusieurs décennies de recherche, des procédés qui permettent de jouer des fresques animées, où le quotidien se mêle au rêve. Uniques en leur genre, ces livres d’images se déploient grâce à des nacelles flottantes et dirigeables, construites pour accueillir les acteurs autant que les éléments scénographiques.

Le tapis du roi – Photo © Ilotopie

Une mise en scène sur l’eau n’est pas forcément un spectacle sur l’eau (comme sujet). L’eau est double. Métaphore ou matière. Elle porte ou elle avale. La preuve par la compagnie belge Studio Eclipse et leur trio Two sink, three float qui raconte une relation amoureuse triangulaire, jouée et nagée autour d’une plate-forme en bois, où le contact direct avec l’élément, l’apnée et le défi physique en ajoutent à la dramaturgie relationnelle, où l’eau est mise en scène et visible, goutte par goutte. Two sink, three float se joue de jour. Dans ce théâtre gestuel et aquatique, il n’y a ni rêve, ni technologie. Automatiquement, l’empathie amène le spectateur à se questionner sur la qualité de l’eau. Il y a là un message écologique, alors qu’Ilotopie apporte du rêve. Une seule chose unit les spectacles des deux compagnies : le jeu des apparitions/disparitions, favorisé par le plan d’eau. Mais si les acteurs-nageurs de Studio Eclipse s’effacent dans l’eau et même sous la plate-forme, les personnages d’Ilotopie surgissent d’un lointain nocturne.

L’eau… et les rêves

Il semble qu’il n’y ait rien que l’équipe technique d’Ilotopie ne sache pas recréer en version flottante. Réalistes ou féeriques, les objets du quotidien ou scénographies oniriques sont principalement réalisés en résine : un landau, un vélo, un séjour, un bureau, une voiture avec sa caravane, un train, un arbre, un lit, un canon, une auto-tamponneuse, une scène de cabaret, des personnages baroques et surdimensionnés, des animaux fantasques, des rails surplombés de lampadaires, … Tout contribue à créer un univers entre le burlesque, la mythologie, Lewis Carroll et Fellini. Pour que l’eau puisse en devenir la scénographie, il a fallu inventer des plates-formes capables de flotter comme si elles roulaient sur un sol fixe et plane, ainsi que les systèmes de contrôle nécessaires pour les diriger, dans des conditions a priori hostiles à l’utilisation de courant électrique. “Au début du spectacle, les gens se demandent comment ça marche, s’il y a des rails ou un plancher sous-marin. Et au bout de dix minutes, ils évacuent ces questions et cela devient un spectacle ‘normal’. Par ailleurs, même nous autres acteurs pouvons oublier que nous sommes en train de flotter. Il m’est arrivé de tomber parce que je n’étais plus conscient de me trouver sur l’eau”, s’amuse Bruno Schnebelin, directeur artistique et fondateur d’Ilotopie, ancien directeur technique au Palais des Sports de Paris.

Après des débuts très militants avec beaucoup de créations politiques et subversives pour l’espace public, Ilotopie commence des recherches sur les matériaux. Pour Gens de couleur, ils inventent une peinture qu’ils appliquent sur les corps nus des acteurs qui scintillent comme s’ils étaient vêtus d’un néoprène joyeusement éclatant. Ce goût de la recherche sur les matières a accompagné Schnebelin jusqu’à la création des décors scénographiques de leurs “spectacles sur l’eau”, où l’acteur, sa partition chorégraphique et les machines entrent en symbiose.

 

Interview de Bruno Schnebelin

Comment l’eau s’est-elle imposée à vous ?

Bruno Schnebelin : Nous étions arrivés à un point où nous trouvions que l’espace public s’encombrait de plus en plus de messages publicitaires, entre autres, en raison d’un urbanisme de plus en plus marchand, avec ses rues piétonnes uniformisées. Nous nous sommes dits que nous possédions un certain savoir-faire sur l’eau et que l’eau pouvait être notre terrain théâtral. À partir de là, nous avons développé tout un tas de technologies qui nous permettent de transformer cette eau en une scène pour nos spectacles.

Philosophiquement parlant, que reflète le plan d’eau, à vos yeux ?

B. S. : L’eau est un miroir, un support, mais nous ne la mettons pas en mouvement. Notre premier spectacle sur l’eau s’appelait Narcisse guette. C’était plutôt une chorégraphie pour huit acteurs-danseurs et nous avons fabriqué nos premières machines qui permettaient aux acteurs de circuler à fleur d’eau. C’était un travail sur l’image de soi. Avec ce thème, l’eau était naturellement le miroir dans lequel on découvre son reflet et son image, avec une référence à l’histoire de l’humanité. Nous nous disions qu’il fallait se trouver vraiment les pieds à ras de l’eau, comme si elle était notre plateau de théâtre. Nous n’utilisons pas de décors, nous sommes dans nos décors. Nos nacelles sont des prototypes, avec des humains à l’intérieur, des moyens de locomotion qui entourent les acteurs. Le plus beau est de jouer sur des lacs où nous avons un lointain certes plongé dans l’obscurité, mais magnifique. On peut faire apparaître des personnages de très loin, sur 300 m ou 400 m, et le public ne comprend pas d’où l’image surgit. Les rivières aussi ont leur romantisme. Par contre, dans un bassin portuaire, on est confiné à des entrées côté cour ou jardin.

 

La suite de cet article dans le N°216 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro