D’un chantier à l’autre : Entretien avec Hortense Archambault

Photo © Ilka Kramer

Hortense Archambault est une femme de théâtre et une femme de conviction avec une exigence artistique et sociétale. Après Avignon, elle est aujourd’hui directrice de la MC93, la Maison de la Culture de Bobigny. Elle nous parle de sa vision engagée envers le public et porte un regard sur le monde de la culture toujours aussi passionné.

De la FabricA à MC93, c’est un enchaînement de chantiers.

Hortense Archambault : J’ai dirigé avec Vincent Baudriller le Festival d’Avignon pendant dix ans. Notre dernier mandat, d’une durée de deux ans, était lié à la construction de la FabricA, un projet dont la faisabilité et le financement furent longs mais qui nous tenait à cœur car essentiel pour le Festival et son avenir. Ce lieu avait un double objectif : permettre d’assurer au Festival sa capacité de production en se dotant d’un espace de création, mais aussi lui donner la possibilité d’accueillir des formes impossibles pour les autres lieux qu’il investit pour chaque édition. Nous avons pensé et décrit le programme, accompagné une architecte et assumé la maîtrise d’ouvrage. Nous l’avons appréhendé comme des producteurs d’un spectacle où l’importance réside dans un projet où l’ensemble des parties prenantes met ses compétences et son inventivité à son service.

Les collectivités locales et territoriales ont proposé, et ceci n’était pas prévu au départ, que la FabricA, ce lieu de création avec toute sa charge symbolique et significative, soit implantée dans un quartier populaire. C’était l’occasion de renforcer nos actions entreprises par le Festival pour améliorer l’accessibilité des spectacles auprès de ceux qui s’en sentent exclus. Ceci renouait avec des expériences que j’avais pu vivre et développer notamment avec Les Rencontres des cultures urbaines à la Villette et l’arrivée des esthétiques, des cultures dites populaires, dans un lieu culturel d’État et parisien.

Après l’aventure en Avignon, je souhaitais m’investir dans un quartier populaire. Mon projet, dans la continuité d’Avignon, ne voulait pas cliver d’un côté le contemporain, l’excellence, la mission artistique et de l’autre la question de l’égalité d’accès au théâtre. Cette tension permanente existe dès que l’on souhaite que la présentation des créations les plus étonnantes soit possible pour le plus grand nombre. Comment faire pour que le théâtre soit le lieu symbolique de la représentation de la société où chaque soir elle se réinvente entre la salle et la scène ? J’ai la conviction que la société a besoin de ces lieux, qu’on les fréquente ou pas. Il est important qu’ils existent.

Êtes-vous convaincue que le théâtre est encore le lieu de la représentation de la société ?

H. A. : Je pense qu’il est mis en défaut et qu’il doit se réinterroger. Le théâtre possède toutes les qualités pour être ce lieu qu’on ne trouve pas ailleurs. Rien n’est jamais donné a priori dans le spectacle vivant, quelque chose se rejoue chaque soir avec un public dans la salle. Que veulent dire ces lieux qui nous réunissent avec ce rituel, où chacun a son importance ? Cette qualité existe encore, une histoire se raconte et joue la représentation de la société. C’est une boussole, un horizon vers lequel on tend, quelque chose de très contemporain qui existe aujourd’hui et maintenant, dans un contexte donné.

Certes, le théâtre est l’endroit de reconnaissance des élites mais il doit s’élargir, dans le sens profond de la formule de Vitez “élitaire pour tous”. Il faut plutôt s’interroger sur les moyens, tout en intéressant les personnes qui ont déjà une pratique du théâtre, de permettre à d’autres d’y venir ou pas, mais en tout cas d’essayer. La vraie difficulté c’est de parvenir à ce que les personnes s’autorisent à s’approprier le lieu. Certains entrent dans le hall, d’autres regardent. Alors commence une grande aventure. Et même si il n’y a pas beaucoup de recettes et que de nombreuses choses ont été déjà entreprises, il est important de se questionner sur les raisons pour lesquelles certaines personnes ne viennent pas. Est-ce que cela ne les intéresse pas ou pensent-ils que ce n’est pas pour eux ? Est-ce qu’ils ont peur de ne pas comprendre ou n’est-ce qu’une question d’argent ?

Quelles peuvent être les barrières face au théâtre ?

H. A. : Je pense qu’il y a des barrières pratiques : le prix des places, la garde des enfants ou les transports. On peut faire des propositions sur certaines choses et pour d’autres, on peut alerter les politiques comme sur les transports. Par exemple, les horaires font l’objet d’une vraie réflexion tant les modalités du travail se sont modifiées. Mais des barrières de l’ordre symbolique existent aussi. “Est-ce que c’est pour moi, est-ce que je suis légitime ?”. Comment faire afin que celui qui n’a pas les codes ne se sente pas rejeté. “Comment fait-on pour chercher sa place ?”, “Est-ce qu’on est dans le noir ?”, “Est-ce qu’il faut éteindre son portable ?”, “Est-ce qu’on peut parler ?”, “Est-ce qu’on peut manger ?”, “Comment gérer son émotion, sa colère ?”, “Qu’est-ce qu’on fait si on se sent complètement perdu ?”, “Qu’est-ce qu’un spectacle et qu’est-ce qui se joue ?”. Ce sont des questions passionnantes et on n’a pas toujours les réponses.La coupure entre Paris et la banlieue est encore très forte, il y a des gens qui ne veulent pas aller le soir en banlieue. On est dans un monde très clivé.

 

La suite de cet article dans le N°216 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro