Erismena au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence

Le théâtre était présent au Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence. La mise en scène de The Rake’s progress de Simon McBurney dans une scénographie de Michael Levine était invention et justesse. Jean-François Sivadier joua “le théâtre dans le théâtre” sur les tréteaux d’Alexandre de Dardel et l’éclairage de Philippe Berthomé, la magie de Pinocchio de Joël Pommerat transparaissait dans l’approche scénique si particulière d’Éric Soyer. Erismena de Francesco Cavalli, mise en scène par Jean Bellorini, rompit avec les codes de la scénographie de l’opéra baroque et nous proposa avec Véronique Chazal un espace sobre bien que complexe techniquement.

Cavalli et Venise

Erismena de Cavalli, mise en scène par Jean Bellorini, plan incliné - Photo © Pascal Victor /Artcompress

Erismena de Cavalli, mise en scène par Jean Bellorini, plan incliné – Photo © Pascal Victor /Artcompress

Au XVIIe siècle, Venise est le haut lieu de la création de l’opéra et Francesco Cavalli créa Erismena dans un des premiers théâtres publics de Venise en 1655. L’opéra devient populaire, en même temps artistique et musical mais aussi commerçant, une industrie avec un ensemble de professions qui collabore : impresario, constructeurs, scénographes, peintres, chanteurs et musiciens.

Dans Erismena, dramma per musica, nous quittons pour la première fois la dimension mythologique, les divinités et les allégories. Nous retrouvons une dimension romanesque dans une intrigue complexe qui se déroule dans le royaume de Mèdes où se joue un conflit avec les Arméniens. L’intérêt de cet opéra réside dans le travestissement de l’héroïne à la recherche de son amoureux qui sème le trouble chez les autres personnages. Le thème du travestissement, les questions identitaires, la confusion des genres, les désirs et les amours, trahison et révélation finale quelque peu rocambolesque sont présents.

Dirigé par le chef d’orchestre Leonardo García Alarcón, grand spécialiste de Cavalli qui avait déjà dirigé Elena en 2013, Erismena attisait la curiosité. Présenté au Théâtre du Jeu de Paume, l’opéra trouva un lieu à son échelle.

L’opéra est baroque mais nous sommes loin des mises en scène de Pier Luigi Pizzi, avec ses références et ses codes. Ici, dans la mise en scène de Jean Bellorini, nous abordons l’opéra par une autre entrée, celle d’un groupe de jeunes gens enterrés depuis des mois ou même des années dans des lieux sombres et souterrains et qui sortent enfin pour respirer. Pour Jean Bellorini : “Dès lors que l’on prend des distances par rapport à la situation géographique et historique, les personnages sont hissés au rang de poètes”.

L’espace d’une friche, une machine à jouer

La première image était celle d’une usine désaffectée, un lieu de délabrement mais qui racontait une histoire. Véronique Chazal explique : “Au début, nous nous sommes collés de façon très réaliste à l’image pour mieux nous en écarter et arriver à ce lieu qui normalement se trouve en Arménie. Des gens ont été enfermés dans une boîte lors de la guerre et pendant des années. Ils retrouvent la liberté dans cet endroit qui contient les stigmates du passé mais qui a envie de renouveau”. L’espace correspond au vécu des personnages. Comment le suggérer avec des éléments réalistes ? “Le premier espace que nous avons dessiné était triangulaire et composé d’une coursive en dur que l’on voulait transparente et qui pouvait s’échapper.” Cette recherche de transparence et de modularité les a menés à avoir un sol carrelé, une base réelle, un objet indépendant et mobile —un filet— qui ne s’appuie pas sur les murs et les passerelles. Deux lieux sont ainsi créés. Deux plateaux : un au sol délimite un premier espace de jeu, l’autre, amovible, en crée un deuxième, lui instable. Se pose alors la question des entrées et des sorties et la recherche d’une verticalité. “Nous avons pris les deux portes qui existaient dans l’image de l’usine. En les installant dans le fond, elles cadrent l’espace et sont suffisamment réelles pour composer avec le filet. Les pont-levis permettent d’accéder à la plate-forme sans être obligé de les descendre ou les remonter.” Deux escaliers et deux portes en hauteur cadrent la scène. Un ciel étoilé, doré ou bleuté, composé d’ampoules rondes de différentes tailles s’installe à différentes hauteurs et crée une voûte céleste.

La cage de scène est visible. Celle du Jeu de Paume n’étant pas immense, les murs de la cage restent présents. L’espace de jeu est délimité par un premier plateau et le pourtour utilisé par les autres personnages qui écoutent et attendent. La frontière entre le théâtre et le réel se veut mince puisque tout est à vue, tout comme la manipulation des machinistes en relation directe avec les chanteurs. Les mouvements sont fluides et l’usine retrouve une âme.

 

La suite de cet article dans le N°215 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro