Anne Muxel : “L’engagement sur le long terme n’est plus prisé de la jeunesse”

A15-01 portraitAnne Muxel est sociologue, directrice de recherche CNRS au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. Son travail se concentre sur le rapport des jeunes à la politique, l’étude des formes de politisation chez les nouvelles générations et, d’une façon plus large, sur l’analyse des nouveaux usages démocratiques dans la société contemporaine. Entretien.

Vous avez beaucoup travaillé sur la jeunesse française. Qu’est-ce qui, pour vous, sociologue, caractérise le fait d’être jeune aujourd’hui ?

Anne Muxel : La jeunesse est un temps qui s’est formidablement rallongé. Les bornes d’âges qui la délimitent sont plutôt mal définies. De nombreux jeunes adultes sont autonomes dans leurs vies personnelles mais ne sont pas autonomes financièrement car le moment de l’entrée sur le marché du travail est retardé par rapport à des époques antérieures. En réalité, la jeunesse, c’est aujourd’hui ce temps de la vie durant lequel on est de plus en plus autonome dans les affaires privées, donc en matière de sexualité, de mobilité, ou d’expériences avec les amis. Mais où, dans un même temps, on est confronté à un recul de l’accès à l’autonomie économique ou résidentielle. Autonomie qui permet en fait l’établissement de la condition adulte.

Cependant, vous référez-vous à des limites d’âges conventionnelles pour définir ce qu’est la jeunesse aujourd’hui ?

Anne Muxel : En tant que sociologues, nous sommes obligés de raisonner à l’intérieur de catégories d’âges normées. Mais il existe aujourd’hui une plus grande variété de seuils d’accès à la condition d’adulte et ce parce que, notamment en France, il y a un taux de chômage parmi les plus importants d’Europe. De fait, cette reconnaissance par la société via l’entrée dans le monde du travail est sans doute un élément qui empêche de nombreux jeunes Français d’être reconnus comme étant totalement adultes. La situation n’est pas la même dans d’autres pays. Notamment dans les pays anglo-saxons où l’on entre généralement plus tôt dans le monde du travail.

Vous observez les comportements politiques des jeunes en particulier. Avez-vous constaté chez beaucoup d’entre eux une défiance à l’égard des politiques traditionnelles ?

Anne Muxel : Oui, mais cette défiance est généralisée dans l’ensemble de la population. Et c’est avec elle en toile de fond que les jeunes font leurs premiers pas en politique. C’est d’ailleurs ce que montrent les résultats des derniers scrutins dans notre pays. Nous observons une augmentation record de l’abstention, notamment à l’occasion des dernières élections législatives. 70 % d’entres eux n’ont pas participé à ce scrutin. Les jeunes entrent donc dans la vie de citoyen actif dans un ensemble social plus critique à l’égard du politique. Et ce dans un contexte où quatre français sur dix ont choisi des forces politiques contestataires aux dernières élections présidentielles. Les jeunes qui ont voté se sont eux-mêmes d’ailleurs majoritairement tournés vers ces forces politiques, que ce soit la France Insoumise ou le Front National.

Les jeunes sont-ils moins engagés aujourd’hui que leurs parents durant leur jeunesse ?

Anne Muxel : Je ne dirais pas que les jeunes sont moins engagés. Ils s’intéressent en majorité à la politique et se sentent concernés pas la vie de la cité, par les problèmes collectifs et par des causes. Mais ils s’engagent différemment. Ils ne s’impliquent plus dans les voies traditionnelles de l’engagement, comme le militantisme dans un parti politique ou le militantisme syndical. Ils sont davantage attirés par les engagements associatifs ou humanitaires qui vont proposer de possibles actions directes et qui vont produire des mesures concrètes. L’engagement sur le long terme n’est plus prisé par la jeunesse qui préfère, en général, un engagement plus sporadique. Parfois, ce dernier est fortement impliquant et mobilisant. Il peut aussi amener les individus à prendre des risques. Mais, pour eux, l’engagement doit déboucher sur des demandes de solutions concrètes. La figure du militant communiste des années 50’ se traduisait par un engagement qui se profilait dans le temps long. On s’engageait alors pour une transformation sociale que soi-même on ne pensait pas pouvoir voir advenir. Ce mode de militantisme n’est plus la norme chez les jeunes.

Les jeunes auraient-ils perdu une forme d’idéalisme ?

Anne Muxel : Non. Ils sont idéalistes car ils sont portés par des valeurs et évidemment, par une éthique. Ils sont particulièrement attentifs à la probité, à l’honnêteté et au respect des engagements pris. Mais leur idéal s’articule avec une vision plus pragmatique de la façon dont on peut transformer la société. Il s’agit plutôt d’un mode de transformation continu qui n’obéit pas à des dogmes préétablis. Ils se demandent comment on peut aujourd’hui améliorer les conditions de vie et les rapports humains. Tout cela au nom de valeurs individualisées, mais qui ne font pas l’impasse sur le collectif. C’est peut-être ce qui caractérise le plus actuellement l’engagement de la jeunesse.

Néanmoins, nombreux seraient les jeunes tentés par le vote Front National. Est-ce une volonté paradoxale de renverser le vieux monde politique via un vote réactionnaire ?

Anne Muxel : Il y a là une volonté de changer les choses. Marine Le Pen a beaucoup accentué son projet de dédiabolisation du Front National au travers de ce qu’elle proposait en direction de la jeunesse. Il s’agissait de changer l’image du parti tout en imposant, dans un même temps, l’idée que le vote Front National était le seul vote révolutionnaire. Marine Le Pen a présenté le FN comme étant la seule formation qui permettrait de transformer radicalement la société pour les jeunes. Au travers d’une rhétorique simpliste et d’une vision pragmatique et empathique de certains problèmes, elle a su séduire une partie non négligeable de la jeunesse : pouvoir d’achat, chômage, manque de reconnaissance… Elle s’est emparée de tous ces thèmes qui préoccupent la jeunesse. Elle a su s’appuyer sur le manque de repères de nombre d’entres eux. Le Front National a pu être attentif au problème concret d’insertion et d’intégration dans la société dans laquelle ils évoluent.

Sur un plan tactique, Marine Le Pen a su intéresser de nombreux jeunes aux élections territoriales notamment via des investitures : beaucoup sont représentés dans des instances locales où ils sont élus. C’est un énorme signal envoyé à la jeunesse.

Par ailleurs, dans la toute dernière phase de la campagne pour les élections présidentielles, Jean-Luc Mélenchon a quant à lui remporté quelques voix de jeunes qui auraient pu voter pour Marine Le Pen. Ce changement de toute dernière ligne droite en faveur de la France Insoumise vient du fait que chez ces deux formations politiques on retrouve une rhétorique et un argumentaire similaires : proposer une perspective révolutionnaire mêlée à la fois de pragmatisme.

Avec votre collègue Olivier Galland, vous avez récemment mené une enquête sur la radicalité chez les jeunes. Dans quelles mesures cette radicalité touche-t-elle la jeunesse ?

Anne Muxel : Nous avons mené une enquête sur la radicalité politique et religieuse chez des adolescents de quatorze à seize ans, non pas pour repérer les jeunes en voie de radicalisation mais pour observer chez eux le degré de pénétration des idées politiques et religieuses radicales.

La radicalité politique est assez contenue mais environ 20 % des lycéens se trouvent sur des postures d’intervention. Notamment au travers de manifestations pouvant déboucher sur des confrontations avec les forces de l’ordre. Une minorité d’entre eux peuvent représenter un potentiel de radicalité politique significatif.

Et qu’en est-il de la radicalité religieuse ?

Anne Muxel : Concernant le fait religieux, il y a de grandes différences entre les religions. Nous retrouvons chez les jeunes de confession musulmane ce qui avait déjà été mesuré dans d’autres études, c’est-à-dire une plus grande porosité en matière de radicalité religieuse, par rapport au fondamentalisme et au terrorisme. Il s’agit d’une minorité, et une minorité qui ne va pas forcément passer à l’acte. Mais on observe un degré d’acceptabilité de ce type de comportement qui distingue ces individus des autres. Cependant, nous sommes en cours d’exploitation et d’interprétation de cette matière. Nous ne pouvons encore tirer des conclusions définitives à ce sujet.

La radicalité est-elle plutôt une affaire de jeunes ?

Anne Muxel : Oui et non. Elle suppose une disponibilité, une énergie et une prise de risque plus associée au temps de la jeunesse. Jeunesse qui a toujours été structurellement et même biologiquement un temps où la prise de risque est plus forte. C’est un temps durant lequel les individus ont plus de propensions à vouloir changer radicalement les choses et la société. Mais cette radicalité peut aussi concerner d’autres âges. On le voit notamment au travers du vote : il n’y a pas que les jeunes qui ont choisi de se tourner vers des forces politiques radicales. Mais également, il n’y a pas que les jeunes qui participent aux manifestations. Et ce ne sont pas forcément des jeunes qui ont participé à des altercations entre salariés et patronat au sein de grandes entreprises françaises.

Mais rappelons qu’une minorité de jeunes est concernée par la radicalité. Un jeune sur cinq représente un potentiel de radicalité. Et il existe différents seuils à l’intérieur de cette radicalité. Par exemple, la manifestation est un outil d’expression démocratique admis qui a acquis une légitimité dans l’opinion, davantage que par le passé. Au Cevipof, nous mesurons ce potentiel contestataire. Sept Français sur dix seraient prêts à descendre dans la rue pour défendre leurs idées. Il existe une culture de la contestation propre à notre pays. La contestation exprimée par les jeunes s’inscrit aussi dans ce contexte. Les jeunes ont eu de nombreuses occasions de participer à des activités de contestation. Aussi bien au travers des mouvements lycéens et des manifestations organisées quand les gouvernements —de droite ou de gauche— ont voulu faire passer des réformes scolaires, universitaires, qu’au travers des protestations contre les modifications du Code du travail.

Vous avez choisi d’étudier une population plutôt issue de quartiers populaires. Pourquoi ?

Anne Muxel : En partie parce que nous voulions sur-représenter les jeunes des quartiers populaires d’origine immigrée et avoir davantage de jeunes musulmans que dans la plupart des enquêtes déjà effectuées sur le sujet.

À une époque où il y a peu de mouvements contre-culturels associés à la jeunesse remettant vivement en question un héritage, dans quoi se réfugient les jeunes pour contester l’ordre établi ?

Anne Muxel : Le fait que la contestation des jeunes s’exprime peut-être moins au travers de grands mouvements culturels va à l’encontre de l’idée reçue affirmant que les jeunes ne sont plus politisés. Nuit Debout, les zadistes… Ces exemples sont des formes de contestations radicales qui ont pour support des préoccupations politiques ou relatives à l’écologie politique. C’est peut-être désormais moins par la culture que par la politique que peuvent aujourd’hui se faire entendre les contestations. Par ailleurs, les mouvements d’expression des jeunes sont plus politisés qu’avant. Les voix d’expression de la contestation de la société et du monde politique traditionnel empruntent beaucoup le ton de la dérision. Elles utilisent des outils numériques, ont recours à la parodie. Il y a là une véritable contestation de l’ordre établi par le politique.

D’autre part, ces fameux conflits de générations —comme on pouvait en parler à propos du contexte de la fin des années 60’— n’existent plus. Il y a désormais un brouillage : les parents sont restés très “jeunes” par de nombreux aspects (pratiques culturelles, vêtements, valeurs, …). Il est plus dur pour les jeunes de se distinguer des populations plus âgées. Les valeurs qui autrefois pouvaient opposer les générations se sont plutôt rapprochées. Et même les jeunes ont parfois tendance à être plus rigoristes en matière de mœurs et de morale que les générations qui les ont précédés.

Est-ce qu’il faut s’attendre à ce que des jeunes conservent une partie de leurs comportements radicaux tout au long de leur vie ?

Anne Muxel : C’est compliqué d’apporter une réponse à cette question car c’est un sujet technique. Nous essayons de voir ce que l’on va conserver de socialisation politique au temps de la jeunesse une fois passé ce temps. Il est vrai qu’on conserve certaines choses. Les quelques études qui ont été menées sur le long terme ont pu montrer que des activistes américains ont pu rester plus libéraux que le reste de la population du même âge une fois adultes. Mais on ne peut pas répondre de façon simple. On conserve de cette socialisation issue du temps de la jeunesse une certaine couleur et des orientations politiques. Mais après les événements et les circonstances de la vie, les socialisations secondaires, les positions sociales que l’on va occuper, peuvent conduire à corriger des orientations primaires exprimées durant la jeunesse. Il faut retenir que les comportements politiques évoluent au fil du parcours biographique des individus. Il existe des paramètres liés à l’expérience, aux amis, des paramètres collectifs et sociétaux, des événements historiques, des conjonctures politiques qui influent sur les positions politiques de l’individu. Il y a aussi des effets de période ou de générations qui interviennent dans la construction politique des personnes.

Y-a-t-il une volonté de la jeunesse de s’inscrire dans des mouvements politiques révolutionnaires dans un désir de transformer globalement la société et de la rendre plus juste ?

Anne Muxel : Oui. La plupart des jeunes, lorsqu’on leur pose la question, disent qu’ils voudraient améliorer la société. Pas forcément par la voie de la révolution mais davantage pas l’intermédiaire de la réforme. Les deux tiers des enquêtes indiquent que les jeunes affirment qu’il faut transformer la société. Il y a chez la jeunesse cet optimisme et cette perspective tournée vers l’idée que l’on peut encore améliorer les choses.

 

À lire : Avoir 20 ans en politique : les enfants du désenchantement, Anne Muxel, Seuil, 2010, 240 pages, 19,80 €