Les nouvelles corporalités du bioart : La performance à l’ère des biotechnologies

Article rédigé en partenariat avec le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux

 

Microbiome Selfie, François-Joseph Lapointe, 2014

Microbiome Selfie, François-Joseph Lapointe, 2014

Avec les dernières avancées dans le domaine de la biologie, notre corps ne nous apparaît plus tout à fait comme celui que nous percevions jusqu’alors. La révolution génomique, la crise des perturbateurs endocriniens ou l’activisme pour la décolonisation du corps féminin en ont par exemple profondément bouleversé la perception ces dernières années. On explorera ici comment les artistes de la scène et du bioart détournent et questionnent les sciences du vivant et de l’évolution pour réclamer une vision post-anthropocentrique et hybride de nos corps ou une réappropriation trans-hack-féministe de la médecine. Une “crise dans le corps” laissant place à des subjectivités non-normatives.

La danse, la performance et l’art corporel ne sont pas hermétiques aux développements scientifiques et technologiques. Le chorégraphe Merce Cunningham fut par exemple un promoteur précoce de l’usage de l’ordinateur pour la composition et la notation chorégraphique. Dick Higgins, pionnier du mouvement Fluxus qui utilisa très tôt l’ordinateur dans sa création artistique, définit en 1966 la notion d’art “intermédia” pour réclamer une interdisciplinarité des pratiques. Refusant l’enfermement dans des catégories liées à des médiums, bon nombre d’artistes incluant la science ou la biologie dans leur travail s’appuient aujourd’hui sur cette définition pour qualifier leur art. On abordera donc ici les trois champs disciplinaires de la danse, de la performance et de l’art corporel, et leurs relations avec le biohacking, les évolutions des biotechnologies et des théories de l’évolution, à l’aune de la perspective composite insufflée par cette définition Fluxus de l’art intermédia.

Je ne suis pas le corps que je crois être

François-Joseph Lapointe est directeur du laboratoire d’écologie moléculaire et d’évolution à l’Université de Montréal mais mène parallèlement une carrière d’artiste(1). Sa création repose sur la biologie et les micro-organismes, dans les formes de la chorégraphie, de la performance et de la création visuelle et graphique. Lapointe a par exemple développé dans une thèse le principe de la “choréogénétique”(2), s’appuyant sur sa performance Organisme Génétiquement Mouvementé réalisée à la Place des Arts de Montréal en 2007. L’objectif était d’éliminer le chorégraphe pour le remplacer par une structuration dite objective de la partition. Le public était ainsi invité à dicter au danseur une suite interminable de nucléotides A, T, C, G, représentant l’ADN du danseur, associés à quatre mouvements dans une performance publique durationnelle jouée dans un monte-charge passant d’un étage à un autre des ballets. Cette performance fut ensuite adaptée pour trente danseurs dans la gare centrale de Montréal en 2009 sous le titre Polymorphosum urbanum.

Depuis, François-Joseph Lapointe creuse les possibilités de la métagénomique, ou génomique environnementale, dans le champ de la performance relationnelle. Si le Séquençage du Génome Humain a pris treize ans (entre 1990 et 2003), la métagénomique permet d’obtenir un séquençage en une semaine et d’étudier la communauté d’organismes que nous avons en nous. La métagénomique a conduit au Projet du Microbiome Humain qui a révélé en 2012 que nous étions composés à 99 % de gènes de bactéries et que les différentes parties du corps sont associées à différents micro-organismes. Ces découvertes ont mené à une explosion des projets d’étude des microbiomes : intestinal, cutané, facial, dentaire, vaginal, séminal, conjugal, néonatal, fécal, canin, félin, floral, téléphonique, … Lapointe y a très vite vu de nouveaux outils pour sa création et s’est engagé depuis quelques années à modifier son microbiome afin de réaliser des égoportraits métagénomiques ou microbiome selfies. Dans la performance relationnelle 1000 Handshakes, initiée au musée de la médecine de Copenhague en 2014, François-Joseph visite la ville en serrant la main au plus grand nombre de gens possible et à chaque cinquante poignées de main, son équipe prend un échantillon bactérien sur la paume de sa main droite et l’analyse en laboratoire, permettant de tirer des égoportraits évolutifs(3).

La suite de cet article dans le N°215 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro

 

(1)…Une récente conférence Laser à Paris de F.-J. Lapointe est à consulter sur le site de l’association Leonardo (olats.org)
(2)…Lire à ce sujet sa thèse de doctorat en danse (2012).
(3)…La performance a depuis été réalisée dans différents événements comme la “Nuit Blanche’ de Montréal ou le Festival Transmediale de Berlin en 2016.