L’Espace furieux, Valère Novarina – Aurélien Bory

L’Espace furieux, mise en scène Aurélien Bory, Cie 111 - Photo © Paul Bourdrel

L’Espace furieux, mise en scène Aurélien Bory, Cie 111 – Photo © Paul Bourdrel

Deux spectacles d’Aurélien Bory étaient programmés au Festival des Nuits de Fourvière. Plan B, une reprise d’une création avec le CNAC et L’Espace Furieux, une création dans le cadre de l’atelier de sortie de la 76e promotion de l’ENSATT. La scénographie était donc au premier plan, tant chez Aurélien Bory la démarche de création passe d’abord par une définition de l’espace.

La création de L’Espace furieux, un texte de Valère Novarina, attisait d’autant plus la curiosité que dans les spectacles d’Aurélien Bory l’espace a toujours été éloquent et rares sont les mots ou la parole. Ici, deux artistes se rencontrent et la physique des mots de l’un trouve son écho dans la physique de l’espace de l’autre.

Sur scène un monolithe est posé et les onze jeunes élèves comédiens sont contre ce mur imposant qui devient support de leur dessin et écriture à la craie : “Je suis” s’inscrit sur le mur. Le mur bouge, se disloque et révèle la forme de deux escaliers inversés qui s’encastrent. Les comédiens tournent autour, jouent avec les murs avant de rentrer dans le dispositif, dans cette situation absurde de monter des escaliers qui ne mènent nulle part, de rentrer dans ce monolithe et de trouver les ouvertures possibles. Nous ne sommes pas face à une boîte à jouer mais à une sculpture vivante qui a son propre fonctionnement, une masse qui avale, obligeant les comédiens à l’utiliser dans des formes acrobatiques, un exercice nouveau pour ces jeunes élèves qui s’y donnent avec une grande fougue.

Nous avons retrouvé Aurélien Bory dans une dimension pédagogique et un mode de transmission, nous expliquant son travail avec les élèves de l’ENSATT, la direction, les étapes de cette création particulière dans cet atelier constitué d’acteurs, scénographes, costumiers, éclairagistes, son et production.

Pour quelles raisons avoir travaillé avec les élèves de l’ENSATT sur L’Espace furieux ?

Aurélien Bory : Depuis plusieurs années, l’ENSATT me proposait de diriger un atelier-spectacle et j’y percevais un désir d’ouverture vers d’autres esthétiques. J’ai été tenté par l’expérience de cet exercice où, dès le premier jour, tous les secteurs de la création —le son, la lumière, les costumes, les acteurs et la scénographie— sont impliqués, car j’y retrouvais une similitude avec ma propre manière de travailler. Mais je souhaitais aussi que cet atelier de création soit l’occasion pour moi d’une nouvelle aventure. Lorsqu’en amont j’ai assisté aux travaux personnels des élèves pour les rencontrer, l’un d’entre eux, Sacha Ribeiro, avait choisi des extraits des textes de Valère Novarina et j’ai pris cela comme une perche dont je me suis saisi. Je n’avais jamais auparavant travaillé avec un texte, mais j’avais toujours trouvé dans le théâtre de Novarina de nombreux points de jonction avec mon approche. C’était l’occasion idéale pour commencer. “L’espace est un point de départ”, écrit Novarina. J’ai ainsi commencé le travail de création avec les deux élèves scénographes Julie Guivarc’h et Mathilde Morant, en prenant garde de ne pas leur dévoiler le texte. Je leur ai simplement parlé des principes scénographiques qui m’animent, liés à la physique, au déplacement, au corps, à l’outil-théâtre… Je ne leur ai pas proposé de forme, je leur ai demandé de concevoir un processus scénographique. Je voulais m’appuyer au maximum sur leurs propositions. Leur travail a abouti sur un jeu d’escaliers, qui me faisait penser à Appia ou Escher. Et j’y ai vu, notamment dans une figure d’escaliers inversés qu’elles avaient imaginée, la scénographie idéale pour L’Espace furieux. C’est donc le travail de la scénographie qui a validé le choix de la pièce. La scénographie a donné la dramaturgie. Le désir de ce texte existait au départ mais je devais vérifier s’il allait résister à la scénographie.

En quoi cette scénographie renvoyait à L’Espace furieux ?

A. B. : Dans le sens de Novarina, “furieux” veut dire “hors de”. Or l’escalier est un espace “en dehors de”, il n’existe que pour passer d’un espace à un autre. Ici, les deux escaliers ne mènent nulle part, ils s’emboîtent et constituent un monolithe qui s’ouvre comme une bouche, avec leurs marches qui forment des dents. Le monolithe, lui, forme une sorte de grand noir, une pierre tombale, et l’interstice qui s’ouvre entre ces deux escaliers est l’espace de la parole, l’espace “furieux”. Cela entre magnifiquement en résonance avec le texte. L’écriture de Novarina est une manifestation dans l’espace, la parole s’y déploie. J’ai rapproché la physique de la langue de Novarina avec la physique du théâtre qui est mon langage. Ceci a permis aux acteurs d’être dans une relation au corps et à l’espace. Dire le texte la tête en bas, en figure inversée, en chutant, en s’élevant, ou avec des masques d’eux-mêmes… Le corps était très impliqué et c’était leur chemin vers Novarina. J’ai eu l’impression de faire du cirque avec les acteurs, comme cette scène où ils montent les escaliers très rapidement et qui comporte un grand risque, ou bien celle dans laquelle un acteur monte à l’envers l’escalier retourné.

 

La suite de cet article dans le N°215 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro