Frank Castorf en Avignon : Lumières et vidéo du Roman de Monsieur de Molière

Le Roman de Monsieur de Molière - Photo © Christophe Raynaud de Lage

Le Roman de Monsieur de Molière – Photo © Christophe Raynaud de Lage

Frank Castorf présente en Avignon sa dernière création en tant que directeur de la Volksbühne à Berlin (Théâtre du peuple) autour de deux œuvres de l’auteur russe Mikhaïl Boulgakov, La Cabale des dévots et Le Roman de Monsieur de Molière. Un spectacle qui analyse les rapports compliqués entre l’art et le pouvoir, l’un ayant besoin de séduire l’autre, qui contraint sa liberté.

Dans une vaste toile historique, il superpose les périodes et convoque de nombreuses références artistiques : évoquant les déboires de Molière et Louis XIV, en passant par ceux de Boulgakov et Staline, mais aussi Fassbinder aux prises avec ses producteurs. Les thèmes abordés sont comme un écho à sa propre situation puisqu’il vient d’être remercié du poste qu’il occupait depuis 1992…

Un espace scénique monumental

Le spectacle est donné au Parc des expositions d’Avignon, vaste halle hémisphérique dont l’immense espace est entièrement utilisé pour accueillir un gradin de plus de 1 000 places et un plateau gigantesque de plus de 3 000 m2, avec 40 m de profondeur et 80 m de large.

La scénographie d’Aleksandar Denic comporte trois espaces scéniques mouvants, autour de trois objets mobiles. Une carriole en bois de plus de 7 m de haut, dont le côté s’abaisse pour former le plateau d’un castelet itinérant, est le lieu des arts. Une immense tente bleue ornementée de dorure constitue le salon des courtisans où se déroulent les jeux d’influence. Un grand lit à baldaquin est le siège du pouvoir, qu’il soit royal, religieux, financier, ou celui, plus actuel, des mécènes du luxe, comme le rappellent la griffe LV sur les tentures, où le sceau Versace sur le disque doré qui trône au-dessus.

Des lumières “scénographiques”

Les lumières du spectacle participent à la scénographie “totale” du lieu, complètement à nu, exploitant l’immense sol de béton gris, la régularité de la charpente en bois clair majestueuse, la machinerie du spectacle à vue et les éléments de décor. On retrouve l’idée de l’éclairage originel du théâtre de Molière, un éclairage en bain de pied, clairement évoqué par des projecteurs en forme de coquillages installés sur le nez de la scène qui apparaît devant la roulotte.

Le concept est ensuite complètement transcendé, à l’extrême, avec une installation à la taille de la démesure du plateau : 66 PC forment une rampe en arc de cercle sur tout le devant de la scène, accompagnés de 30 rampes dichroïques sunstrip, légèrement plus relevées, pour reprendre les visages des comédiens en position très avancée. Le dispositif a été ensuite étendu puisque tout l’éclairage en contre est réalisé de la même façon, avec 90 rampes dichroïques installées au lointain en arc de cercle. 6 changeurs de couleurs wash à LEDs répartis à la face permettent de fines nuances d’ambre sur le décor, et quelques barres de LEDs permettent d’éclairer les nombreuses toiles peintes. Des LEDs encore permettent d’éclairer l’intérieur des trois éléments de décor, et un chandelier vient enjoliver le praticable de la roulotte. Aucune source n’est installée dans les cintres.

Et c’est là toute l’installation, à la fois sobre, radicale, et largement dimensionnée, dont les projecteurs, à vue, participent à l’image. Les lumières sont relativement statiques, toutes en fines nuances pour accompagner la mise en scène. L’ensemble est impeccable et participe à l’aspect très brut, dans une esthétique très contemporaine, et néanmoins très soignée de la mise en espace. La scène est baignée d’une lumière parfois forte, dont l’impressionnante densité est renforcée par l’usage intensif de fumée. Et lorsque l’intensité diminue parfois, les comédiens ne sont plus révélés que comme des silhouettes. L’implantation évite systématiquement le sol, pour le rendre sombre et lisse, jusqu’à l’effacer, et renforce la sensation de profondeur, d’espace démesuré, dans lequel les déplacements sont autant d’errances.

Une captation vidéo à grande échelle

Un grand écran vidéo à LEDs occupe un côté du plateau. Cet écran est ajouré et sa relative transparence, lorsqu’il est éteint, permet à l’œil de le traverser, au prix cependant d’un léger manque de contraste de l‘image et d’un grain un peu particulier. Il retransmet en direct les captations d’images réalisées par deux équipes de tournage, cameraman et preneur de son, qui suivent en permanence les comédiens dès qu’ils n’occupent plus le devant de la scène. Le contraste entre les gros plans des comédiens et leurs silhouettes lointaines perdues dans l’espace, toujours en mouvement, est souvent saisissant. Des panneaux lumineux à LEDs embarqués sur les caméras permettent de ré-éclairer les comédiens en proximité. La grande sensibilité des caméras donne l’impression qu’elles “créent” la lumière, comme un pinceau lumineux qui fouille la pénombre et l’immensité, dans laquelle les comédiens apparaissent parfois furtivement comme des animaux pris dans la lumière des phares.

Rencontre avec Klaus Dobbrick, un des régisseurs son & vidéo

Dans ce spectacle, Frank Castorf à un usage intensif de la vidéo. Il explore les possibilités de cet outil depuis longtemps ?

Klaus Dobbrick : Cela a commencé en 2000, avec une petite caméra installée dans un endroit fermé, pour sortir de cet endroit et montrer sur scène. C’était pour la pièce Endstation Sehnsucht, une adaptation de Endstation America, Un Tramway nommé désir de Tennessee Williams. Le décor représentait un petit appartement, avec une salle de bain, et c’est le scénographe Bert Neumann qui a décrété que cette pièce était fermée et qu’elle devait le rester. Elle n’était donc pas visible pour le public. Frank Castorf nous a alors demandé de mettre une caméra à l’intérieur et de faire apparaître les scènes capturées par la caméra dans la télévision. C’était le début.

 

La suite de cet article dans le N°215 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro