Claire Gondrexon, éclairagiste

Claire Gondrexon est une jeune éclairagiste sortie du TNS il y a dix ans, à la biographie déjà bien remplie. Elle signe les lumières de deux pièces de Lorraine de Sagazan présentées pour la première fois en diptyque pour le Festival des Nuits de Fourvière, au Théâtre d’Oullins.

Démons, inspiré de la pièce de Lars Noren, est un huit-clos autour d’un couple muré dans un amour maladif, confinant à la détestation réciproque, qui convie le public à participer à une soirée en leur compagnie. Un dispositif bi-frontal, le décor d’un appartement bourgeois peuplé d’ornements brillants et glaciaux, et une lumière “invisible”, prolongement de l’éclairage de salle, qui bascule insidieusement pour nous plonger dans le malaise de leur intimité.

Une Maison de poupée, adaptation librement inspirée du texte d’Henrik Ibsen, le plafond de PAR - Photo © Claire Gondrexon

Une Maison de poupée, adaptation librement inspirée du texte d’Henrik Ibsen, le plafond de PAR – Photo © Claire Gondrexon

Une Maison de poupée, adaptation librement inspirée du texte d’Henrik Ibsen, est une forme plus complexe. Le décor est là encore un appartement, fermé au lointain par un portique supportant un tulle. Il abrite un couple dont le rapport traditionnel s’est inversé, avec l’ascension professionnelle de l’épouse, Nora, et la douce déchéance de son mari, Torvald. D’autres personnages vont peu à peu épaissir un contexte lourd et chargé de compromission, pour précipiter leur couple vers la tempête. Dans le calme revenu, lui tente de renouer le dialogue, feint le retour à la normale, tandis qu’elle s’emmure petit à petit dans le silence, ses pensées devenues muettes projetées en vidéo, elle va partir.

Comment êtes-vous venue à la lumière ?

Claire Gondrexon : Par ma famille. Personne n’est dans le métier, mais mes parents s’occupent d’une chorale de chanson populaire et mon père pratiquait la lumière en amateur. Ma grande sœur s’y est mise et j’ai voulu la suivre. Cela m’amusait beaucoup et j’ai décidé de tenter une formation, un peu au hasard. J’ai été prise en DMA à Nantes, un diplôme de métiers d’art, en régie lumière. Pendant ces deux ans de formation très technique, j’ai eu l’occasion de travailler sur des petites formes un peu plus artistiques, qui m’ont donné envie d’aller plus loin, en faisant Strasbourg.

J’ai alors vraiment bifurqué pour passer de la poursuite de concert et d’une approche très technique qui ébauche à peine la création, au TNS, cette grande formation avec des gens extrêmement intelligents, cultivés et pointus dans le domaine du théâtre, que je ne connaissais pas du tout. C’est là que j’ai commencé à lire mes premiers textes de Brecht.

Comment avez-vous pris votre envol en sortie d’école ?

C. G. : Le JTN (Jeune théâtre national) aide tous les élèves qui sortent du TNS à s’insérer professionnellement, en organisant des rencontres et en prenant en charge une partie des salaires. Par ce biais-là, je n’ai rencontré directement qu’un metteur en scène mais qui m’a permis ensuite de rencontrer une des compagnies les plus précieuses avec lesquelles je travaille toujours.

À Strasbourg, j’ai effectué un stage avec Philippe Berthomé dont le travail, à l’époque, me nourrissait énormément. J’ai pu continuer avec lui et me faire la main sur des grosses tournées avec beaucoup de salles, de matériels différents, d’équipes, d’adaptations, pour avoir des armes techniques et voir comment les lumières évoluent. Beaucoup d’assistanats et de régies, les quatre premières années, m’ont familiarisée avec les spectacles comme ceux de Siladier, Lacascade, et brièvement Podalydès. C’étaient des structures importantes, je débutais mais ce fut un beau défi. J’ai aussi travaillé beaucoup en régie générale mais j’ai arrêté depuis trois ans, par choix, parce que c’est chronophage et que cela me laissait moins de temps pour faire la lumière.

J’ai pris conscience récemment que depuis quatre ou cinq ans je ne faisais plus que de la création en mon propre nom et qu’il n’y avait pas un spectacle dont je n’étais pas fière. J’ai la chance d’avoir pris le temps de trouver des vrais partenaires, avec lesquels je collabore vraiment et dont j’aime énormément le travail artistique.

Vous avez commencé dans un contexte très technique. Le milieu est-il un repoussoir pour une femme ?

C. G. : Non, c’est un repoussoir si l’on veut que cela en soit un. Je pense que toutes les femmes dans ce métier se sont posées la question. J’ai quelque fois eu des rapports un peu violents, mais je pense que parfois ce sont des hommes qui sont violentés, et on n’en parle pas. J’ai mis longtemps à trouver une légitimité, à ne plus me poser la question, mais maintenant je me dis que je sais travailler, que je sais physiquement faire des choses, et que si je n’en ai pas la force je peux le dire. Cela ne me pose pas de soucis.

Je m’estime chanceuse par rapport aux femmes de la génération précédente, qui ont été les premières et ont vraiment épongé des choses plus complexes. Dans la majorité des endroits cela ne pose aucun problème, surtout si on ne s’en crée pas soi-même. Mais être une femme de trente ans qui doit diriger une équipe de gars qui en ont quarante ou cinquante, cela peut parfois être un peu conflictuel (le rapport à l’autorité, à l’ambition). C’est d’ailleurs un des sujets abordés dans la deuxième pièce. Nous sommes en train de faire avancer les choses, tout le monde avance en même temps et le métier aussi.

 

La suite de cet article dans le N°214 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro