La tailleuse de brouillard : Les sculptures de brume de Fujiko Nakaya

Sculptrice de brume, Fujiko Nakaya crée ses installations dans le monde entier. La Japonaise “embrouille” forêts, musées, gares, sculptures antiques… Partout ses nuages artificiels entrent en dialogue avec le lieu, le vent et les visiteurs, selon une technologie brevetée.

This is how you will disappear, Gisèle Vienne - Photo © Jean-Pierre Maurin

This is how you will disappear, Gisèle Vienne – Photo © Jean-Pierre Maurin

Peut-on “sculpter” le brouillard ? Bien sûr que non. Et pourtant, le monde de l’art accorde volontiers à Fujiko Nakaya une appellation aussi paradoxale que celle de “sculptrice de brume”. L’artiste elle-même revendique et assume que ses installations ne sont qu’une modeste force de proposition, sans imposer une forme précise. “Ce n’est pas vraiment moi qui crée le mouvement. Tout est dans l’air, dans le vent”, dit-elle, laissant à la nature la force du burin qui donne à chacune de ses œuvres sa forme définitive et pourtant en transformation permanente. Nakaya et son équipe installent des systèmes de diffusion de micro-gouttelettes de 15-20 microns à partir de rampes de buses en céramique totalisant à chaque fois plusieurs centaines de points d’émission. Mais in fine, les conditions atmosphériques, et même la présence du public, modifient le brouillard et influent sur le résultat visuel et tactile. Et si Nakaya est célèbre pour ses installations dans l’espace public, elle collabore également à des spectacles créés en salle où elle met son savoir-faire au service de scénographies voulues instables, redéfinissant le rapport entre spectacle et spectateur.

Son apparition la plus spectaculaire dans les rues de Paris eut lieu sur la place de la République, pour la Nuit blanche 2013. Ce fut une inauguration paradoxale, plongeant la Statue de la République dans le brouillard pour mieux la révéler. Dans l’intention et l’effet, son travail est donc comparable à celui de Christo. Mais dans la méthode, tout les distingue. Christo emballe, Nakaya embrume. Chez elle, tout est mouvant. Et le public ne crée pas d’embouteillages routiers pour se bousculer en contemplant une sculpture immuable, mais entre dans l’œuvre et la modifie.

Une fille d’inventeur

Fujiko Nakaya n’est autre que la fille du physicien Ukichiro Nakaya, bien connu comme l’inventeur de la neige artificielle. Mais il étudia également des systèmes artificiels pour dissiper le brouillard naturel. Les recherches artistiques de sa fille se placent naturellement dans le sillon de ses recherches, tout en ajoutant au scientifique la dimension artistique et une contribution majeure à la réflexion sur l’œuvre et son rapport au public. Elle manifeste rapidement son intérêt pour les processus perpétuels de la vie et de la mort, de naissance et de renaissance. D’où une fascination pour les nuages, son premier grand sujet en tant qu’artiste. Fujiko peint les nuages en série, mais ces représentations ne la satisfont pas. Elle veut en savoir plus sur les principes régissant leur nature. C’est ce désir de pénétrer les nuages et leurs secrets dans leurs dimensions spatiales et physiques qui font qu’elle rejoint le groupe E.A.T. (Experiments in arts and technology), créé en 1967 par les ingénieurs Billy Klüver et Fred Waldhauer et les artistes Robert Rauschenberg et Robert Whitman. La réalisation la plus spectaculaire d’E.A.T., à laquelle participèrent beaucoup de célèbres chorégraphes américains (Lucinda Childs, Steve Paxton, Yvonne Rainer, …) ainsi que John Cage, fut le dôme de brouillard créé par Nakaya autour du pavillon Pepsi à l’exposition universelle d’Osaka en 1970. Nakaya est également artiste visuelle, mais elle avoue que c’est pour filmer ses propres œuvres de brume qu’elle s’est initiée à la vidéo. Et quand elle crée une installation transdisciplinaire où le mouvement de la brume entre en dialogue avec une œuvre vidéo, celle-ci est généralement conçue par l’artiste visuel Shiro Takatani, qui n’est autre que le cofondateur du collectif japonais Dumb Type qui mêlait, pendant les années 90’, danse contemporaine aux technologies de pointe de son époque, créant des spectacles chorégraphiques devenus mythiques, notamment pH et S/N.

L’artiste et la philosophe

Le travail de Nakaya revendique la part d’incontrôlable pour revaloriser la nature et mettre en garde contre une société où tout est contrôlé grâce aux technologies informatiques. Pour Nakaya, la sculpture de brume est un appel à dialoguer avec la nature. Elle parle de “conversation avec le vent”, de “sculptures d’atmosphère” et même de “sculpture négative”, soulignant par là l’importance du processus de décomposition. Il s’agit donc de sculptures parfaitement paradoxales, où le défaire prime sur le faire, puisque les sculptures se défont avec et par la nature. Le paysage (landscape) devient fogscape, l’artefact et la nature ne font plus qu’un. Ses œuvres se situent au-delà des notions du matériel et de l’immatériel. Ce sont des œuvres qui intègrent le spectateur, physiquement. On s’y promène, on y est englobé, le contact cutané est direct. “Une expérience sensorielle totale”, selon Nakaya, car il s’agit aussi d’une fusion psychologique avec l’œuvre. La moiteur, qui est ressentie comme douce et reçue de façon ludique dans un contexte architectural rassurant qui offre suffisamment de repères, perturbe les sens si la sculpture de brume est installée dans une forêt. Et dans une salle de théâtre, où le brouillard dissout la séparation scène-salle, l’humidité et la baisse de température peuvent nécessiter la distribution de couverture, comme dans Des Aveugles, la création théâtrale et chorégraphique de Clyde Chabot. Et ce n’est pas un hasard si la dernière création pour la scène de Nakaya concourait à une adaptation des Aveugles de Maurice Maeterlinck, où un groupe d’aveugles se perd dans la forêt.

Quand on pénètre le brouillard d’une œuvre de Nakaya, on peut subitement perdre le sens de l’orientation. En plus, cette brume absorbe le son et crée une impression de silence qui perturbe. Il faut alors utiliser d’autres sens pour s’orienter. Les repères peuvent apparaître subitement, puis disparaître de nouveau. Dans une forêt, cette expérience peut devenir angoissante. Selon le contexte, cette même remise en question des repères peut revêtir un caractère ludique. Et ces sculptures peuvent entrer en dialogue avec d’autres sculptures. En 2013, au Grand Palais (Paris), Nakaya créa Bassin de brume au Bassin des Nymphes, où le mouvement permanent du brouillard créait un jeu subtil donnant à voir, puis voilant à nouveau, la nudité des mythiques corps de pierre.

 

La suite de cet article dans le N°214 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro