Bacchantes – Prélude pour une purge : Orgie sonore au Festival de danse de Montpellier

Pour ce 37e Festival de danse de Montpellier, qui voit défiler les grands noms de la danse contemporaine, Marlene Monteiro Freitas, dont le travail est reconnu depuis une dizaine d’années, nous présente sa dernière pièce créée en avril à Lisbonne où elle a fondé sa compagnie P.O.R.K. : Bacchantes – Prélude pour une purge. C’est une chorégraphie de 2 h 30 sans histoire et sans personnage, qui nous emporte dans une transe hypnotique où l’on retrouve les dénominateurs communs à toute son œuvre : l’ouverture, l’impureté et l’intensité, une envie fougueuse de faire de la danse autrement. Comme nous le verrons avec Tiago Cerqueira, concepteur son de ce spectacle, la musique y prend une place fondamentale.

Les visages-masques - Photo © Filipe Ferreira

Les visages-masques – Photo © Filipe Ferreira

C’est donc sur la place de la Comédie, devant les trois grâces, que se dresse l’Opéra de Montpellier, magnifique bâtiment du XIXe siècle, où va… Non… C’est donc devant les trois statues représentant les filles de Zeus que se dresse le temple de Bacchus, dont les couloirs résonnent de l’appel des trompettes à venir nous rassembler à l’intérieur de la salle qui prend des allures de théâtre grec, avec une scène peu profonde, fermée à l’arrière par un cyclo aux couleurs chaudes dont la hauteur ne dépasse pas 3 m, comme le mur de fond des scènes antiques. Les couleurs chaudes, l’ambiance, les costumes blancs, les masques : les origines capverdiennes de Marlene et la référence au carnaval, très semblable aux bacchanales finalement, ne font pas de doute. Il y a très peu de références à la Grèce antique, tout juste une des Trois Gnossiennes reprise à Satie, comme une blague, pour évoquer la mort.

Le spectacle commence par une chanson détraquée, des poussées vocales interprétées par… un fessier. Le ton est donné aurait-on pu se dire : l’orgie va débuter. Mais c’est une fausse piste comme il y en a beaucoup dans ce spectacle surréaliste, car il n’est pas question ici d’orgie au sens de débauche sexuelle mais du sens originel de la Grèce antique, une forme de catharsis pour rationaliser l’irrationnel. Bacchus est le dieu de la marge et de la transgression, le dieu d’un ancien et lointain rapport immédiat et parfois violent à la nature, mais en même temps il est le dieu central et indispensable du renouveau, de la joie et de la vie, de l’ouverture à l’autre, qui va contre la tendance de l’homme et de la cité à se replier sur les certitudes de leur maîtrise et de leur identité autochtone.

Marlene Monteiro Freitas : Mon intérêt pour la déformation vient sans doute des nombreux carnavals auxquels j’ai participé dans ma jeunesse. J’étais fascinée par ces figures grotesques, par cette idée de sortir dans la rue pour dérégler l’ordre et les paramètres du beau et du laid, d’essayer autre chose. En travaillant sur les affects plutôt que sur le sens, je peux donner forme à des choses qu’on ne peut pas forcément nommer, j’ouvre l’imaginaire. Et d’une certaine manière, la métamorphose parle de nos multiples “Moi”, elle permet de créer des situations surdéterminées et des êtres hétérogènes qui portent leurs paradoxes. Cela nous oblige à projeter notre imaginaire de différentes façons sur ce qu’on voit.

Pendant 2 h 30, le public est pris dans une transe hypnotique. Pas de changement de décor et pratiquement pas de variations lumineuses comme pour mieux nous tenir dans la réalité du plateau où les bacchantes enchaînent sans interruption ni rupture un ballet incessant de corps disloqués comme des robots-zombis, aux yeux exorbités, créant parfois leur propres masques grimaçants. Les excellents interprètes ne lâchent rien d’un bout à l’autre, comme possédés par la transe. Pourtant Marlène n’a pas choisi la facilité : le déchaînement pur et simple des corps sur des musiques entraînantes tel qu’on aurait pu s’y attendre. La danse elle-même est déstructurée, les gestes sont étriqués, restreints aussi par la petite taille du plateau encombré de pupitres et micros. Parfois on se dit que cela manque de spectaculaire, qu’il ne se passe pas grand chose, et pourtant cela travaille en profondeur, on ressort de là comme d’une séance d’hypnose avec la sensation étrange que quelque chose s’est produit dans notre inconscient, nous a transformés.

Le son et la musique eux-mêmes subissent la même métamorphose, un changement de forme qui agit comme un questionnement. La plupart des musiques sont des bandes issues de disques existants sur lesquelles les interprètes rejouent certaines parties, les disloquent souvent, les transforment… On passe aussi par des séquences techno interprétées sur un Pad qui trône en plein milieu, ou free jazz avec la section de trompettes.

M. M. F. : Dans Bacchantes – Prélude pour une purge, la musique, la danse et le mystère nous conduisent comme des funambules sur le fil de l’intensité, dans un combat d’apparence et de dissimulation, polarisé entre les chants d’Apollon et de Dionysos.

Une expérience musicale

Tiago Cerqueira est spécialisé dans le sound design pour l’art de la scène, la vidéo, la télévision et les performances depuis 1999. Il a travaillé avec Marlene sur Jaguar, Demarfimecarne.

Tiago Cerqueira : Bacantes – Prelúdio para uma purga est une pièce chorégraphique pour treize interprètes, inspirée par la tragédie grecque Bacchantes d’Euripide. C’est une pièce non-narrative, sans personnages définis, où le son et la danse nous plongent dans les profondeurs de l’âme humaine avec intensité et émotion. C’est une pièce tout en contraste et en opposition, où le conflit entre l’intuition et la raison est permanent. L’excès et l’hallucination naissent de la saturation d’éléments qui s’entrechoquent dans une ambiguïté extrême.

Au départ, l’idée était d’aborder cette tragédie comme une expérience musicale, dans un rapport émotionnel à l’histoire, et non pas dans la compréhension. Il y avait aussi, dès le départ, l’idée d’utiliser des trompettes dans une forme traditionnelle, mais aussi en les détournant de leur utilisation normale pour générer des sons concrets interagissant avec des situations de jeu.

De même, les pupitres, micros et haut-parleurs sur pied ont été intégrés dès les premières répétitions comme des objets scénographiques qui, suivant la situation, s’enrichissent de nouvelles fonctions et basculent dans une autre réalité. Selon les propres mots de Marlène : c’est un peu comme dans les rêves où les images se suivent sans logique, de manière contradictoire et étrange, avec leur propres émotions.

Comment s’est passé le processus de création ? Nous avons l’impression qu’il s’agit d’improvisations travaillées en groupe.

T. C. : Non, en fait Marlene arrive en répétition avec des idées assez précises issues de ses observations personnelles. Elle commence toujours le travail seule dans le studio en éprouvant plusieurs propositions, plusieurs images qui peuvent surgir d’une même idée, afin de faire émerger un concept. Puis le travail avec le groupe fait surgir de nouvelles choses car nous sommes tous impliqués dans le processus de création. Même moi au son, il m’est arrivé sur un spectacle précédent qu’elle m’autorise à improviser en régie en coupant le son à ma guise, ou à changer une musique en direct !

Marlene voulait, pour Bacchantes, travailler sur le concept de l’orchestre. Elle est donc venue au studio avec des pupitres pour explorer les différentes possibilités.

Pour le coup ces pupitres ne serviront jamais de pupitres ! Triturés dans tous les sens, les danseurs-musiciens n’arriveront jamais à les mettre correctement en place, développant toute une gestuelle burlesque et maladroite, pour arriver finalement à créer de nouvelles formes adoptées par tout le groupe : parfois des casques audio lorsqu’un trompettiste fait un solo, souvent des formes bizarres et détraquées d’animaux mythiques, comme des projections de l’imaginaire sur le cyclo jaune du fond de scène, rappelant des taureaux picassiens, figures typiques du mythe de Bacchus ; des tableaux de Miro avec leurs formes effilées qui structurent tout l’espace. Ils se transformeront aussi en balais-brosses, machines à écrire ou masques. Tout comme des gamins trouvent des fonctions réelles à une branche de bois, pour ces bacchantes en transe, l’imaginaire devient réalité.

Le souffle est aussi une notion fédératrice de cette purge de par la présence de ventilateurs balayant l’avant-scène, et surtout dans la présence de ce groupe-banda de trompettistes totalement intégrés au délire. Avec cette sirène qui retentit quand elle veut sans pour autant marquer une rupture ou un danger, ces trompettes nous rappellent que Bacchus est le dieu qu’on invoque et qu’on appelle (Bacchos, Iacchos, sont des mots tardifs signifiants “être animé par le délire”, “pousser des cris”).

M. M. F. : Le souffle et le vent m’intéressent, en particulier par le biais de la trompette avec sa vocation à la fois carnavalesque, joyeuse, stridente, sourde, funèbre et triste —des émotions particulièrement contradictoires.

 

La suite de cet article dans le N°214 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro