Un théâtre élisabéthain en France

Voie d’accès principale, stationnements - Photo © Patrice Morel

Voie d’accès principale, stationnements – Photo © Patrice Morel

Un théâtre élisabéthain qui traverse la Manche pour s’implanter en France c’est assez inédit. Cette architecture théâtrale a toujours fasciné, d’autant plus que son apparition dans sa forme parfaite et sa disparition sans laisser de continuité ont toujours intrigué les passionnés de théâtre. Depuis la reconstruction du Globe à Londres, cette réminiscence était possible mais difficile de l’imaginer ailleurs qu’en Grande-Bretagne tant l’architecture est liée à une époque, Elisabeth I, et la dramaturgie de Shakespeare et de ses contemporains. Le site du Château d’Hardelot à Condette a fait ce pari. À l’occasion du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare, il s’est doté d’un théâtre élisabéthain.

Une histoire franco-anglaise

Nous sommes dans la région des Hauts-de-France, à une trentaine de kilomètres de l’Angleterre, et les falaises britanniques sont parfois visibles de la côte. Le site représente un condensé de l’histoire des relations franco-britanniques. Azincourt, où Henri V battit les Français en 1415 durant la guerre de Cent Ans, se trouve à 70 km et le camp du Drap d’or, cadre de la rencontre diplomatique entre François Ier et Henri VIII en 1520, se situe aussi dans le département. Le site du Château d’Hardelot est entouré de 30 ha de forêt et d’un réseau de randonnée très agréable de 32 km. On peut accéder à la mer à pied en 15 min. On dénombre près de 150 000 passages par an et plus de 30 000 visiteurs en 2016. Le Château d’Hardelot est un manoir de style néo-Tudor (renaissance anglaise) bâtit en 1865 par un ancien officier de l’armée de Sa Majesté, Henry Guy, sur des ruines médiévales. À l’intérieur, une exposition avec une nouvelle idée muséographique le représente comme une demeure victorienne. Le site est en évolution et les bureaux qui sont installés dans la chapelle vont être réaménagés. Des salles d’exposition avec une correspondance avec les installations à l’intérieur du château seront imaginées.

La genèse du projet

Balcons, bambous brise-soleil - Photo © Patrice Morel

Balcons, bambous brise-soleil – Photo © Patrice Morel

En 2009, dans le cadre de la création du Centre culturel de l’Entente cordiale, le Midsummer Festival est organisé sur l’emplacement de la carrière équestre, sous un chapiteau, pendant deux ans. Pour faire perdurer ce Festival, un théâtre éphémère en rond et de bois, de type élisabéthain, appelé la Tour vagabonde, a pris place dans le parc le temps de l’événement. Face à son ampleur, la construction d’un théâtre en dur, volontairement en bois, a été décidée : “Il aurait été impossible de penser un centre conventionnel dans un lieu atypique et il paraissait évident qu’il fallait avoir une référence élisabéthaine”, présente Valérie Painthiaux, directrice du centre. “D’autant plus que dans la région, les Scènes nationales (le Channel à Calais, la Comédie de Béthune) existent. Le Louvre-Lens, culture commune dans le bassin minier, le Tandem à Arras ne sont pas très loin”, comme le souligne Éric Gendron, directeur de l’événementiel du Département du Pas-de-Calais.

Une étude est lancée à l’échelle de la collectivité. En 2013, le Studio Andrew Todd gagne le concours et devient maître d’œuvre du projet de théâtre : “À la fin de mes études, j’ai découvert les vestiges du Rose et sa reconstitution géométrique à peu près claire. Je suis devenu obsédé par ce théâtre”. La structure du théâtre élisabéthain possède un rapport très particulier scène/salle. Cette séparation, accentuée par l’héritage de notre théâtre à l’italienne, n’existe pas dans l’élisabéthain. La salle, et surtout l’imaginaire du spectateur, font partie de la représentation. Sa particularité réside dans une approche volumétrique de l’acte théâtral qui intègre la salle. “Le Globe est davantage lié à l’écoute et il n’y a pas un regard unidirectionnel stable. Son univers est en mouvement, volatile et dynamique, demande un engagement et un effort corporel de la part du public pour compléter l’histoire. C’est la question fondamentale de l’imagination.”

Un théâtre élisabéthain, à ce jour

La structure d’un théâtre élisabéthain est fondamentalement liée à une dramaturgie et a été portée par un pouvoir. Si le Globe a été reconstitué à Londres, il présente essentiellement des pièces shakespeariennes dans un respect de la tradition. Une adaptation aux préoccupations d’aujourd’hui et à l’évolution de l’art théâtral pose différentes questions. “Cette adaptation relève d’un aspect physique et d’un aspect métaphorique.” L’approche physique est visible dans l’utilisation du bois comme point de départ imposé en façade par l’architecte des bâtiments de France. “Le bois est un matériau très particulier dans la question de la représentativité du théâtre shakespearien, comme dans le théâtre traditionnel japonais. Cette présence est un témoin du vivant, un matériau qui a perdu de sa vivacité mais qui respire et bouge, et qui attire une très forte empathie, un élément important et très subtil dans l’espace théâtral.”

L’aspect métaphorique soulève l’interrogation de la signification de ce théâtre aujourd’hui dans sa relation et son incarnation du monde. “Shakespeare avait des horizons larges. Aujourd’hui le monde est très différent, on a dépassé les limites et nous arrivons à cette sensibilité non pas d’étendue mais de besoin de repli et de concentration, de connaissance des effets de nos actions sur la planète. Imaginer un bâtiment tel que celui-ci aujourd’hui, sans mettre la barrière haute dans sa conception écologique, me semblait inadmissible. Alors on a pris le pari de faire le premier complexe culturel à ventilation naturelle.”

 

 

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