Réalité virtuelle et spectacle vivant. Troisième partie : le théâtre

Situé à la jonction des arts numériques, de la recherche et de l’industrie, le Laboratoire Arts & Technologies de Stereolux contribue activement aux réflexions autour des technologies numériques et de leur devenir en termes de potentiel et d’enjeux, d’usages et d’impacts sociétaux. Dans la continuité de la collaboration mise en place dans le cadre des JTSE, il s’associe avec les Éditions AS pour une série d’articles. Tout au long de l’année, ces articles aborderont de multiples sujets liant technologies numériques, art ou design, et proposeront un point de vue sur le futur des pratiques artistiques, en particulier dans le champ du spectacle vivant.

Conclusion de notre série sur la réalité virtuelle dans le spectacle vivant, cet article s’intéresse à l’apparition de la RV au théâtre. Aussi antagonistes qu’ils puissent sembler au premier abord, ces deux univers partagent plus de points communs, de valeurs et de questionnements qu’il n’y paraît. Les thèmes de la durée, de la simulation, de la création d’un univers fictif et de la suspension de la crédulité, le rapport à l’autre, au corps et à l’espace physique, l’immersion, la transmission de l’émotion et de l’empathie, sont des sujets qui travaillent tout autant le théâtre que la RV. L’arrivée progressive de cette technologie sur les planches pose donc de nouveaux défis et réactualise des problématiques vieilles comme… le théâtre !

Enter Wonder.land - Photo © DR

Enter Wonder.land – Photo © DR

Pour Mark Reaney, professeur du Département de théâtre et de cinéma Université de Kansas qui étudie l’interaction des nouvelles technologies au théâtre depuis 1987 : “L’art du théâtre a beaucoup en commun avec la réalité virtuelle. Une représentation théâtrale et une expérience de RV sont toutes les deux basées sur le temps, n’existent que pendant la durée durant laquelle les participants humains y sont engagés. Tous les deux se basent sur la création d’un univers fictif conçu pour distraire, informer, éclairer”. Le théâtre a pour vocation de représenter “une réalité dans le temps du spectacle”. Nous pourrions dire, une réalité “virtuelle”, puisqu’il s’agit d’un espace “potentiel”, avec sa profondeur, ses dimensions, son décor, destiné à rendre crédible —réel donc— une fiction entièrement au service de l’écriture et du jeu des comédiens, telle qu’imaginée par l’auteur et le metteur en scène. Cet espace (le plateau ou la scène) est le support d’une fiction. Une illusion. Une simulation. C’est également ce que cherchent à produire les concepteurs des univers de la RV, ainsi que les techniciens, ingénieurs, programmeurs et industriels, qui développent aujourd’hui les outils permettant d’accéder à ces mondes. Certains argumenteront que le théâtre se situe par essence au plus près du public, partageant cette simulation dans un même espace physique, tandis que les mondes de la RV plongent le spectateur/utilisateur dans une immatérialité factice qui isole. Pourtant, différentes expériences actuelles prouvent que les qualités de l’un (véracité de l’effet de réel, profondeur de champ naturelle et pourtant “virtuelle”, proximité des corps, ingéniosité de la mise en scène et de la scénographie —pour le théâtre) s’unissent très bien aux capacités d’adaptation de l’autre (vecteur d’empathie, suspension de la crédulité, renouvellement narratif, immersion, infini des possibles scénographiques —pour la RV). Le théâtre n’est pas un sanctuaire où les technologies n’ont pas leur place. À ce titre, son utilisation fréquente, et souvent expérimentale, des nouvelles technologies au cours de son histoire est la preuve d’une volonté d’évolution, que ce soit dans le domaine des techniques ou des écritures. D’ailleurs, c’est en 1938 que naît l’expression “réalité virtuelle” sous la plume d’un homme de théâtre, Antonin Artaud, qui utilise cette terminologie dans son recueil intitulé Le Théâtre et son double.

La simulation & l’immersion au théâtre

Toute l’histoire du théâtre est parcourue par un thème récurrent : celui de la simulation. Pour cela, la scène théâtrale doit faire appel à différentes techniques. Du théâtre d’ombre de la Grèce antique aux ombres chinoises de Pi Ying, de l’utilisation de la lanterne magique dans le cadre du théâtre moderne dans les années 20’ et 30’ jusqu’à l’apparition de l’ordinateur dans la production et dans les régies, le plateau est régulièrement investi par de nouvelles manières de rendre plausible un univers fictif. Les évolutions qui voient l’éclairage “naturel” (au flambeau et à la bougie) précéder la diversité des projecteurs actuels font désormais place à la lumière virtuelle. Cette évolution accompagne des changements notables dans l’histoire de la scène : les décors, originalement encombrants, font successivement face à une série de mutations qui laissent place à la simulation. L’image projetée et la vidéo intègrent le théâtre dès le début des années 2000 et on voit le phénomène se généraliser dans les années 2010 (Guy Cassiers dans Sang & Roses en 2011, Cyril Teste du collectif MxM dans Reset en 2010). La première production qui expérimentera l’idée d’un décor en RV fut The Adding Machine d’Elmer Rice. Cette pièce fut un premier pas vers l’utilisation de cette technologie pour accompagner un texte dramatique. Utilisée comme un nouveau support scénographique au service de la mise en scène, la RV devenait pour Rice un nouveau composant de l’art théâtral.

Cette série de transformations a généré une multitude de formes d’expression et de contenus différents, alimentant les recherches scénographiques autour de la matérialité des décors ou des comédiens, de l’espace (les dimensions de la machine théâtrale), … Que la mise en scène soit minimaliste, ou au contraire baroque et chargée, la technique et les technologies sont au service d’un rapprochement avec le spectateur et d’une véracité ou d’une immersion, qu’elle soit physique ou du domaine du ressenti et de l’émotion. Ces mutations/évolutions portent sur la nature esthétique du théâtre, aussi bien que dans sa production ou dans sa réception/perception par le public. Alors bien sûr, le théâtre est également au service du texte, mais les technologies qui l’ont accompagné tout au long de son histoire sont également présentes dans le but de satisfaire au partage d’un message, de le rendre plus intelligible et lisible. Avec l’arrivée de la RV, le théâtre se rapproche du cinéma. Les unités d’espace et de temps cessent d’exister comme contrainte de représentation, la RV proposant des points de vue multiples et simultanés. Le théâtre entre dans une nouvelle dimension : celle par laquelle le spectateur en immersion devient acteur et participe à la mise en scène et au déroulement de l’action.

 

La suite de cet article dans le N°212 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro