Peeping Tom : Surréalisme à la belge

Pour leurs spectacles entre théâtre, danse et magie, Gabriela Carrizo et Franck Chartier construisent des espaces multiples, véritables acteurs dans leurs spectacles suggérant mutations et transformations. Installée à Bruxelles, la compagnie Peeping Tom s’inscrit dans la tradition du surréalisme belge.

Le décor de Mœder - Photo © Thomas Hahn

Le décor de Mœder – Photo © Thomas Hahn

Elle arriva d’Argentine et lui de France. Gabriela Carrizo et le Français Franck Chartier se sont rencontrés à Bruxelles, en tant qu’interprètes des pièces du Flamand Alain Platel, fondateur et chorégraphe des Ballets C de la B., véritable pépinière de talents artistiques, prêts à bouleverser les codes esthétiques. En 1999, Carrizo et Chartier fondent la compagnie Peeping Tom et créent leur premier spectacle, Caravana. Ils le jouent à l’intérieur d’un camping-car alors que le public suit l’action en regardant par les vitres. Le spectateur prend donc le rôle du voyeur, du “Peeping Tom”. Ce principe sera maintenu, de spectacle en spectacle, même si tous les suivants se jouent sur scène, dans une configuration classique et frontale. Mais chaque scénographie de Peeping Tom travaille sur le dedans/dehors et inclut des espaces clos, des espaces dans l’espace et des passages entre les deux qui excitent la part voyeuriste du spectateur. Partis d’une pensée redessinant l‘espace scénique, Carrizo et Chartier font partie d’une nouvelle génération de metteurs en scène qui sont eux-mêmes à l’origine de leurs scénographies, même s’ils collaborent également avec des scénographes belges confirmés comme Pol Heyvaert ou Alexandre Obolensky.

Au commencement, un camping-car

Directement après Caravana, Peeping Tom s’impose sur les scènes belges et françaises avec Le Jardin, suivi de Le Salon et Le Sous-Sol, une trilogie familiale tragi-comique qui définit leur version du surréalisme belge. Dans Le Jardin, on découvre le monde d’une ballerine et son regard décalé sur le monde. Non seulement danse-t-elle dans un bar de nuit africain de Bruxelles, mais avant tout elle ne mesure que 85 cm. Forcément, cela change la perspective. Le Jardin décalait les habitudes, puisque la moitié du spectacle était un film tourné dans ce même établissement nocturne où l’on croise les êtres les plus étranges. Mais il aurait été inutile de vouloir reconstruire cet univers sur un plateau. La moitié de Le Jardin était donc une projection d’un film tourné dans le bar de nuit et monté par Carrizo et Chartier. La seconde partie se jouait dans un décor “petit bourgeois” de facture tout à fait classique, tranchant au maximum avec la surprise cinématographique. Le dehors du jardin devenait le lieu de l’intime, alors que le dedans du bar de nuit symbolisait le dehors, la liberté et la mobilité. La mixité des physionomies, des âges et des origines est restée l’une des caractéristiques des spectacles de Peeping Tom où, sans hiérarchie aucune, tous les types de corps ont droit de cité, des vieux aux gros, des nains aux personnes en fauteuil roulant. S’y croisent une octogénaire ou une soprano bien enrobée et des danseurs virtuoses.

Des espaces traversant le temps

Nous partons toujours de petites choses du quotidien dans la vie des gens, au lieu d’aborder une création par de grands principes”, dit Carrizo. Et ce principe narratif s’applique aussi à l’environnement dans lequel se déroulent les histoires. Le Salon met en scène une famille en déclin matériel et moral dans une demeure autrefois riche et luxueuse. Le passage et les marques du temps sont visibles dans l’incontinence du grand-père autant que par le vide béant dans la bibliothèque, le mobilier délabré et les lustres qui ne s’allument plus vraiment alors que l’action se déroule de nuit. Mais surtout, le décor conçu et réalisé par Pol Heyvaert, que Carrizo et Chartier connaissaient bien depuis leur participation aux spectacles d’Alain Platel, présente les traces et tâches de l’usure. On retrouve ce sens du détail réaliste dans le décor de leur nouvelle pièce, Moeder. Dans Le Sous-Sol qui clôt la première trilogie, ce déclin est physique et spatial, le monde et les personnages des deux pièces précédentes vivant dans un salon à moitié enterré. Cette représentation de la traversée du temps par un lieu donné trouve son équivalent chez les personnages. “Ils ont connu une vie avant leur temps dans la pièce, et ils auront une vie après”, déclare Carrizo.

 

La suite de cet article dans le N°212 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro