Théâtres historiques : Observations, constats, bilans

Lors de ces derniers mois, les différents théâtres historiques visités ont permis de rassembler un certain nombre de remarques et de recenser les choix effectués lors des campagnes de restauration. Les édifices offrent, certes, des caractéristiques communes, mais portent chacun une identité et une historicité spécifique.

L’heure est venue d’organiser les paramètres afin de mieux cerner les demandes et les exigences de ces lieux de spectacle afin d’optimiser une véritable adéquation entre des édifices patrimoniaux et le travail scénographique contemporain.

La nécessité première, pour la plupart, relève d’une rénovation après des décennies, voire un siècle, d’usage intensif. On entend souvent évoquer des campagnes rythmées tous les quarante ans. La cage de scène reste le point nodal ainsi que la mise en conformité des espaces réservés au public. Nous tenterons un classement, en quelque sorte, des différentes facettes relatives au lieu et à l’outil. Les occurrences sont réelles et identifiables mais la réflexion et l’adaptation sont primordiales. Le concept de réhabilitation est bel et bien accepté et lancé. Il s’agit de comprendre la nature des problèmes rencontrés.

Le Théâtre et la Ville

Entrée publique du Théâtre de l’Athenée - Photo © Patrice Morel

Entrée publique du Théâtre de l’Athenée – Photo © Patrice Morel

L’édifice joue un rôle mémorial. Pour autant, il ne doit et ne peut pas se figer, se stratifier, mais au contraire s’ancrer dans une situation urbaine particulière et participer activement à la vie théâtrale. La question fut maintes fois posée du degré de présence ou d’effacement de l’architecture. Il faut distinguer la valeur monumentale de la valeur instrumentale qui reste essentielle. Les théâtres des XVIIIe et XIXe siècles sont reliés à la ville. Leur emplacement originel nous renvoie principalement à une ancienne halle, un espace à vocation artisanale ou commerciale. Une présence dans un espace urbain et une incontournable centralité. Le forum, l’esplanade, le hall d’accueil, la galerie et les escaliers participent à cette continuité dans la circulation. Ce “théâtre monument” occupe une place privilégiée dans la ville avec une forte juxtaposition entre l’espace du spectacle et les lieux festifs : cafés, brasseries, commerces… ou plus coercitifs comme à Cherbourg, avec la présence dans le même arc du tribunal et de la maison d’arrêt. L’aménagement d’une place, avec une certaine emphase —modifications liées au décaissement, aux emmarchements— conduit à une mise en valeur, à la mise en gloire de l’édifice.

À Paris, on rencontre d’autres types de salles à l’italienne vers les boulevards, les rues et les passages. Elles se fondent dans l’anonymat de l’habitat urbain, dans le flux de la vie citadine. Au développement horizontal de la ville, du centre vers la périphérie, répond l’éventail des stratégies sociales et l’étagement vertical à l’intérieur du lieu théâtral, tout comme dans les immeubles de l’époque : étage noble, étage bourgeois et, dans les mansardes, les artisans et ouvriers. Les pôles contradictoires que constituent la façade richement ornée de l’entrée principale et les accès discrets, voire effacés, de l’accès décor et de l’entrée des artistes, s’inscrivent bien dans une trame urbaine, avec des contraintes de distances, de fluidité de circulation, de plus ou moins grande accessibilité.

À présent, on assiste à un éclatement urbain et l’idée de centralité est bouleversée. Le regard nouveau posé sur les théâtres historiques et l’attention enthousiaste et respectueuse dont ils sont l’objet ne peuvent que contribuer à une forme de recentrement, une réappropriation par des publics variés de ces lieux tombés en désuétude. Un cheminement (mais c’est affaire d’éducation, de choix politiques et institutionnels) qui permettra de revisiter ces tracés en cercle et demi-cercle, ces grands escaliers et ces galeries ouvertes étagées en entonnoir. Les ors et le velours (qui restent des images convenues chargées d’histoire) n’étant que les instruments d’un plaisir retrouvé et revivifié : celui de la magie du théâtre. Car il s’agit bien de conjuguer les beautés et la présence d’un lieu avec l’usage théâtral et artistique.

Rénovation, réhabilitation, restructuration

Il faut identifier les intentions en jeu, les contradictions et définir les objectifs. Il faut répondre aux besoins des pratiques théâtrales d’aujourd’hui pour que ces lieux demeurent des outils de création, proposant de meilleures conditions d’accueil du public. Du point de vue scénographique, la salle à l’italienne impose des contraintes géométriques. On constate que les metteurs en scène souhaitent renouer avec une dialectique originelle : le rapport scène-salle, et réinstaurer le cadre de scène. Bien souvent, les dispositifs scéniques sont inadéquats et ne répondent pas aux attentes d’un théâtre contemporain : plateau étroit, visibilité hétérogène, confort approximatif, technique présentant des défaillances, sont des griefs maintes fois exprimés.

Les priorités

Dans la plupart des lieux visités et ayant vécu des campagnes de restauration, on découvre une feuille de route assez récurrente : modernisation, mise en conformité, sécurité. L’usure constatée rejoint les problématiques de sécurité, fermeture de nombreuses salles (infiltrations, voies d’eau, risque incendie, toiture, charpente délicate voire fragile), accessibilité PMR, confort et assise, réfection indispensable des équipements techniques de chauffage, ventilation, plomberie et électricité. Dans ce type d’édifice, tous les espaces sont liés avec toutes les interactions imaginables. Avant d’aborder les problématiques liées à la cage de scène, signalons que les obstacles entre la conservation patrimoniale et la rénovation semblent affecter beaucoup plus l’équipement scénique que l’architecture. Bien souvent, les élus, les conservateurs des Monuments Historiques et les architectes des Monuments de France opposent un veto à la transformation des machineries. Sans doute faute de connaissance et d’analyses préalables. Pendant longtemps, la réglementation prédominait et ces machineries ont été détruites. Dès 1986, on a pu les conserver (selon l’homogénéité de l’installation) mais la cohérence s’est délitée au fil des transformations (dessous, cintres) à des époques différentes. Il est donc souhaitable d’installer une machinerie contemporaine après avoir engagé les démarches d’expertise de ce qui existe déjà. Tout est affaire d’adaptations nécessaires en vue de la faisabilité.

Certes, l’apparente rigidité du format d’un théâtre à l’italienne doit s’adapter aux exigences d’une scénographie actuelle : visibilité, question de la jauge, latéralités, implantation des lumières, dimensions des décors, place du proscenium, rôle et jeu avec la fosse. En la matière, l’expérience de l’architecte Xavier Fabre, à travers les multiples chantiers de théâtres historiques qu’il a pilotés, apporte un éclairage d’une grande pertinence.

 

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