Et nous dansons sur un volcan. Christiane Jatahy et sa Règle du Jeu

Il faut toujours trouver des solutions scéniques disait Kantor. J’ai eu l’idée de ces vieillards qui retournent en enfance. Ils pensent qu’ils sont des enfants alors ils portent leur enfance sur le dos. La Classe morte, cauchemar destiné à réveiller la conscience endormie des spectateurs, a bouleversé l’histoire du théâtre et l’idée même de représentation. Depuis, nombreuses sont les œuvres qui ont nourri débats et chamailleries à propos de l’explosion du cadre de scène et/ou du désir de mêler langage cinématographique et théâtral. La Règle du Jeu de Christiane Jatahy réinvente avec force et délicatesse la notion de représentation. Tout cela à la Comédie-Française qui, depuis l’arrivée d’Éric Ruf, ouvre bien grand ses fenêtres sur le théâtre de demain.

Presque la fin du monde

Répétition - Photo © Henrique Mariano

Répétition – Photo © Henrique Mariano

Nous sommes à l’aube de la Seconde Guerre mondiale quand Renoir scénarise sa Règle du Jeu. Nous sommes dans un monde empreint d’un pessimisme profond, un monde désenchanté, une société déliquescente. Il dit avoir emprunté à Musset pour écrire son scénario. À Marivaux et à Beaumarchais aussi. Il dit que son intention première était de tourner une transposition des Caprices de Marianne à notre époque : “C’est l’histoire d’une tragique méprise : l’amoureux de Marianne est pris pour un autre et est abattu dans un guet-apens”. Ce drame gai qu’est La Règle du Jeu rend sans cesse hommage au théâtre tandis qu’il révolutionne l’art cinématographique en utilisant la profondeur de champ qui est l’une des clés de la modernité de sa réalisation. En unissant l’avant-plan et l’arrière-plan, en imposant un aller-retour à notre vision, en donnant autant d’importance aux personnages qui évoluent au fond du plan qu’à ceux situés au premier plan, elle fait éclater la frontière entre représentation et réalité. Et c’est ce même rapport entre la réalité et la fiction que creuse Christiane Jatahy dans une forme théâtrale qui rend un hommage vibrant au cinéma en réinventant l’art théâtral à force d’éclatement total du cadre de scène.

La maison de Robert

Imaginez, nous ne sommes plus dans la propriété de campagne de Robert mais dans sa maison. “Cette maison, c’est la Comédie-Française, elle est à la fois le corps physique de la trame —avec ses façades, ses foyers, ses couloirs, ses loges et ses escaliers qui servent de décors aux différentes scènes du film— et un élément entièrement intégré à la fiction que nous racontons. Cet édifice imposant, pourvu d’une salle à l’italienne, c’est la maison de Robert, où il reçoit ses invités. Le réel et le fictionnel sont en constante interpénétration.” C’est à partir de là que Christiane Jatahy a dessiné sa ligne dramaturgique et scénographique. Robert devient un personnage passionné de technologies cinématographiques. Le film existe au moment même où il allume sa caméra. Ainsi commence le spectacle avec un film d’une vingtaine de minutes où on est invité à se promener dans les couloirs du Français, à commencer par le hall où tous se retrouvent. Et cette grande valse est l’occasion de nous présenter les personnages et les acteurs. Ainsi commence cette confusion de perception entre le monde réel et la fiction, on croirait (on sait que non mais on voudrait croire) que le film est tourné en direct. Jatahy crédite ses illusions avec la délicate intention de nous inviter à vivre le tourbillon des âmes (acteurs et personnages car elle les fusionne) qui habitent cette maison. Et sur le plateau de Richelieu, qui est réduit à n’être qu’une pièce de la maison, on retrouve des châssis de décor de Roméo et Juliette : “J’ai voulu utiliser tout ce qui se passe à la Comédie-Française : espace, décors, costumes, relations des comédiens à l’espace… La réalité de la maison se révèle à la fiction. J’ai construit cela comme un palimpseste, je m’inspire de Renoir, j’emprunte ce qui me semble fondamental dans le scénario et je bouleverse l’ordre des scènes. Je justifie l’existence du film pour créer la relation à Robert, la caméra. C’est la première partie du film, cela révèle la relation à la société et la transition avec le théâtre. La deuxième partie, c’est pour regarder par le trou de la serrure…”. Elle décrit un manège joyeux et, par des effets de théâtre aussi simples que l’apparition progressive d’un décor derrière le tulle accueillant la projection et poursuivant un personnage durant la partie de chasse jusqu’à la salle Richelieu, on passe du cinéma au théâtre. La scène apparaît, de la face au lointain, et le spectateur a intégré, plus encore s’est imprégné de l’ensemble. Ce qui est absolument extraordinaire dans le travail de Christiane Jatahy, c’est cette capacité à réveiller le spectateur, à nous rendre captif et actif sans jamais être dans l’intrusion. Et c’est en cela que son travail est d’une modernité bouleversante. Nous sommes à la Comédie-Française, avec des acteurs imbibés de leurs murs, nous sommes chez Renoir et dans un espace temps parallèle où naissent des relations qui n’ont cesse d’évoquer mais n’enferment jamais. Et tout se joue grâce à une mécanique théâtrale somme toute assez basique si ce n’est l’usage d’un matériel de pointe sur le plan cinématographique.

 

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