Cirque et rue : Les fruits de l’institutionnalisation

Les secteurs des arts de la rue et du cirque contemporain jouissent désormais en France d’équipements de travail et de représentation, adaptés à leurs spécificités. Un mouvement de création ou de rénovation de lieux s’est accéléré dans le courant des années 2000, au moment de la structuration des labels “Centre national des arts de la rue” (CNAR) et “Pôle national des arts du cirque” (PNAC).

Retour sur l’évolution de courants artistiques qui ont progressivement obtenu la possibilité de concevoir leurs propositions artistiques dans des lieux fonctionnels et confortables.

L’accueil du Fourneau, à Brest, largement aménagé par ses occupants - Photo © François Delotte

L’accueil du Fourneau, à Brest, largement aménagé par ses occupants – Photo © François Delotte

Toile, piste et gradins : les utilisateurs du PPCM (Plus petit cirque du monde) disposent de tous les ingrédients de base pour pratiquer leur art. Mais le fer de lance français du cirque “social” basé à Bagneux (92) possède bien plus qu’un chapiteau amovible. Depuis fin 2015, les artistes accueillis en résidence et les jeunes circassiens travaillent et s’exercent dans un complexe flambant neuf réalisé par l’agence Construire. Un ensemble de 1 900 m2 comprenant un vaste espace de répétition et un chapiteau chauffé de 28 m de hauteur. Le tout rationnel, utile et réalisé selon les principes de l’architecture durable (charpente bois, géothermie, récupération des eaux de pluie, toiture végétalisée, …).

Un équipement confortable et de qualité qui est loin d’être isolé aujourd’hui, dans le contexte français des arts du cirque et des arts de la rue. Chaque région et grande ville dispose désormais d’une “friche culturelle” rénovée, d’un CNAREP (Centre national des arts de la rue et de l’espace public) ou d’un PNAC (Pôle national des arts du cirque). Mais il n’en a pas toujours été ainsi pour ces courants, formes et pratiques qui, avec les musiques actuelles, ont fait partie des dernières à entrer sous le giron de l’institutionnalisation.

De la rue à l’usine

Ce que l’on nomme aujourd’hui communément “les arts de la rue” trouvent leur origine, au début des années 70’, dans une mouvance artistique “post soixante-huitarde animée par des individus ayant la volonté de sortir dehors, d’intervenir dans l’espace public, de s’adresser directement à la population”, commente Jean-Marie Songy, actuel directeur artistique du Festival d’Aurillac. De ce mouvement naissent des compagnies et des talents d’artistes dont le but affirmé est de faire sortir le spectacle vivant de la cloche des théâtres et des maisons de la culture afin de rapprocher l’art et la vie. À la fin des années 70’, l’Illustre Famille Burattini, le Théâtre de l’Unité, le Théâtre Emportée et le Cirque Aligre (première troupe de Bartabas) ou encore le Petit Théâtre Baraque partagent tous cette envie de prendre l’air ou de s’affranchir des codes traditionnels du cirque et du théâtre forain, tout en assumant une part de leurs héritages. “Les pionniers de ce qui est communément appelé les arts du cirque bien souvent ne venaient pas du cirque classique. Ils ne se retrouvaient pas dans sa façon, dans ses représentations de l’exotisme du monde et proposaient autre chose que du divertissement. Ils souhaitaient s’affranchir du format du numéro tout en s’inscrivant dans une mythologie romantique du saltimbanque épris de liberté”, indique Gwenola David, directrice générale d’Artcena, Centre national des arts du cirque, de la rue et du théâtre. “Ces artistes entretiennent aussi un rapport nouveau à la transmission qui, selon eux, ne peut être réservée qu’aux enfants de la balle”, poursuit-elle.

Ce double mouvement, qui est né et se développe à peu près au même moment, s’interpénètre et se mélange dans une même volonté de transgression. Mais il souhaite aussi enchanter, raconter et faire se croiser les disciplines. Les années 80’ signeront leur développement et leur succès. C’est durant cette décennie qu’apparaissent des noms devenus fameux tel que Archaos, Royal de Luxe, Illotopie, Zingaro ou Générik Vapeur. Des compagnies dont le travail se situe à la croisée des chemins entre le théâtre, le conte, l’acrobatie, la marionnette et la mécanique. Car ces groupes, aussi divers soient leurs univers, partagent une même appétence pour la construction de machines et d’installations, aussi volumineuses que fantasques. Et si les spectacles ont souvent lieu à l’extérieur, la conception des décors, de la scénographie et les répétitions se font en intérieur. “C’est toujours difficile de répéter tout le temps un spectacle dans la rue, parfois sous la pluie”, témoigne Jean-Marie Songy. “Les compagnies ont commencé par s’installer dans des lieux inoccupés, comme des usines désaffectées ou des hangars, où il pouvait y avoir de l’espace pour éventuellement fabriquer des objets volumineux. Je crois que les arts ont ainsi pas mal contribué à l’idée de ‘friche culturelle’.” Apparaissent alors des lieux atypiques, “entre l’atelier de mécanique, de menuiserie et de soudure”, selon les mots de Jean-Marie Songy.

Archaos, compagnie de cirque contemporain phare de la fin des années 80’ et des années 90’, a ainsi élu domicile dans une ancienne verrerie d’Alès, dans le Gard, en 1987. “Nous y avons passé trois ans. Un terrain et quelques bâtiments de stockage nous étaient mis à disposition par la Ville”, se souvient Raquel Rache de Andrade, codirectrice de la compagnie. “Puis nous sommes partis car nous sommes devenus trop grand”, continue-t-elle. Les locaux, rénovés, abritent désormais un Pôle national des arts du cirque, La Verrerie. Archaos est néanmoins resté dans des locaux de type “industriel” puisqu’elle occupe maintenant une ancienne chaudronnerie à Marseille qu’elle a progressivement réhabilitée avec le concours des pouvoirs publics. La compagnie jouit désormais du titre de Pôle National Cirque Méditerranée depuis 2012.

 

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