Vincent Bontems : “Les échanges entre art et sciences enrichissent notre culture

Photo © VB-D

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Vincent Bontems est chercheur au LARSIM (Laboratoire des recherches sur les sciences de la matière) du CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives), où il est en charge de la philosophie des techniques. Spécialiste de Gaston Bachelard, il vient de publier avec Roland Lehoucq Les Idées noires de la physique et s’intéresse aux liens entre art et sciences.

Vous êtes philosophe des sciences et des techniques et travaillez au CEA. Pourquoi a-t-on besoin de philosophie au sein d’un organisme de recherches technologiques comme le CEA ?

Vincent Bontems : Parce que l’évolution des technologies produit des questions auxquelles les scientifiques seuls ne peuvent pas répondre par un discours purement scientifique. Les nouvelles technologies, notamment les nanotechnologies, font émerger des enjeux éthiques, par exemple. Cela m’a valu d’être recruté par le LARSIM, un laboratoire mis en place en 2007 par Étienne Klein, pour anticiper les débats sociétaux autour du développement des nanotechnologies. J’ai d’abord intégré le labo en post-doc sur cette problématique, puis en tant que membre permanent, en 2009, afin de produire une réflexion philosophique sur toutes les questions relevant de la philosophie des techniques. Ma ligne de recherche actuelle est très liée aux instruments qui permettent de faire la science d’aujourd’hui : l’accélérateur de particules “LHC” du CERN, qui a permis de découvrir le boson de Higgs, ou Herschel, un observatoire spatial qui a scruté l’univers dans l’infrarouge lointain (observant ainsi des nuages moléculaires où se forment les étoiles).

Quel est plus spécifiquement votre rôle au sein du CEA ?

Je pense posséder une expertise plus pointue que les scientifiques sur les sujets que nous venons d’évoquer. La première dimension de mon travail s’inscrit dans le prolongement des travaux du philosophe Gilbert Simondon. Elle consiste à étudier les lignées techniques, c’est-à-dire l’évolution des objets techniques, leur rythme de “concrétisation” ainsi que leur processus de conception. Car des concepts et des idées ont parfois été formulés sans aboutir à la concrétisation d’objets. Ces objets qui n’ont pas existé sont néanmoins des étapes dans la maturation de ce qui a été finalement réalisé. Mes travaux possèdent en ce sens une orientation mécanologique proche de Simondon.

La deuxième dimension est de proposer une épistémologie de la science contemporaine et notamment de sa production d’images, en me basant sur ce que Bachelard appelle la “phénoménotechnique”, c’est-à-dire la technique qui fait exister le phénomène. Il est impossible de comprendre la science actuelle si on ne comprend pas la relation entre la phénoménotechnique et les mathématiques qui structurent les phénomènes. Car c’est à travers les mathématiques qu’on prévoit ce que la technique va produire. Même dans le cadre d’une science observationnelle comme l’astrophysique, on fait face à des questions relevant de la phénoménotechnique : en regardant dans l’infrarouge lointain, on obtient un signal traduit par des algorithmes puis, en bout de chaîne, on produit une image qui est une visualisation permettant de donner aux choses une apparence sensible.

Vous êtes un spécialiste de Gaston Bachelard pour qui l’imaginaire était un moteur de créativité. Est-ce la principale force qui incite les scientifiques à mener leurs recherches et travaux ?

Des émotions et une forme d’affectivité se manifestent en effet dans certaines images scientifiques. Mais la relation entre l’objectivité et l’imaginaire est complexe et ambivalente. Certaines images sont un obstacle épistémologique et empêchent de penser. Une image peut vous attirer vers la science alors que d’autres doivent être refoulées pour produire une image plus objective. Mais il faut souligner qu’il existe toujours un reliquat d’imaginaire en science, notamment du fait de l’usage du langage ordinaire. La science redéfinit les termes mais les mots colorent les discours. C’est un jeu dialectique entre science et imaginaire. Il est impossible —ou tout du moins compliqué— de penser sans recourir à l’image. C’est l’objet de notre livre avec Roland Lehoucq sur Les Idées noires de la physique : quel sens a l’adjectif “noir” dans des expressions telles que le corps noir, le trou noir, la matière noire, … ? C’est aussi en arrière-plan des recherches que je développe avec Vincent Minier au CEA : comment des dispositifs de visualisation peuvent-ils rendre justice à la profondeur des images scientifiques ? En expliquant comment ces représentations ont été créées. Il s’agit de montrer que ces images transmettent une information. Mais il ne suffit pas de les considérer comme des vecteurs d’information, car elles sont aussi porteuses d’aspects esthétiques et de valeurs. Par ailleurs, le fait que des artistes s’en emparent dans des buts autres que scientifiques est tout à fait légitime. Même dans une image scientifique, il peut y avoir une mise en abyme de l’objectivité à travers la vision subjective proposée par un artiste. C’est le cas de Unfold, de Ryoichi Kurokawa, œuvre élaborée en collaboration avec Vincent Minier. Quand nous la contemplons, nous savons que ce qu’on voit provient de données scientifiques mais nous ne doutons pas un instant que l’installation donne à voir la vision personnelle d’un artiste. C’est un détachement par rapport à une représentation scientifique mais, dans un même temps, ce n’est pas une négation de cette représentation. À mon sens, c’est une réussite : l’œuvre se donne à voir dans une différence sans avoir la prétention de remplacer la science.

Pourtant, l’imagination est facilement associée au fantasque et est souvent opposée au rationnel. Imagination et raison sont-elles les mêmes faces d’une même médaille ?

Encore une fois, les choses sont plus compliquées que cela. Nous devons d’abord comprendre que ce sont des dynamiques de l’esprit qui s’opposent. La raison va neutraliser les images pour les astreindre à une discipline plus neutre qui maîtrise l’affectivité de façon singulière. Ce n’est pas la même chose de résoudre un problème de géométrie que de manipuler des images pour réaliser un collage qui contient une forte résonance affective. En sciences, nous avons affaire à une affectivité plus subtile mais non moins profonde. Bien faire fonctionner un instrument engendre aussi de la satisfaction mais celle-ci n’est pas aussi sensible que celle provoquée par l’expression artistique. Cependant, lorsqu’on est face à des membres d’une avant-garde artistique et à de grands scientifiques —des personnes très éloignées de tout conformisme— on retrouve chez eux des démarches de recherche communes. Dans L’air et les songes, Bachelard ose des analogies entre le surréalisme et la théorie de la relativité générale. Lorsqu’on s’est assez éloigné du sens commun, art et sciences apparaissent conjointement comme deux explorations de l’inconnu. L’analogie art/sciences devient alors plus pertinente.

Ce qui rapproche souvent artistes et scientifiques ne serait-il pas aussi la volonté d’atteindre et de formuler une certaine vérité ?

Je ne crois pas que l’art ait besoin de la vérité. En revanche, il a besoin d’une forme d’intégrité. Intégrité qu’on retrouve aussi chez les scientifiques : une nécessité de ne pas être dans le compromis, d’oser briser la routine, de mettre en branle l’esprit et de combattre les idées reçues. Pour les scientifiques, la vérité est la somme des corrections de nos erreurs. Il ne s’agit pas d’une vérité révélée. C’est une série de rectifications. Cela apparaît toujours comme un horizon, une clause d’ouverture qui fait que ce que nous savons au nom de la science peut être remis en cause et critiqué. Il n’y a donc aucun dogme. Du côté de l’art, dans un mouvement similaire, mais pas entièrement comparable, nous nous trouvons face à la volonté de délivrer un point de vue, une recherche de profondeur dans la façon de provoquer une émotion. C’est à ce point de rupture que l’art, la science et les techniques sont mêlés. Car le progrès technologique détermine la façon dont on fait de l’art de nos jours. Or la technologie est transversale : un même instrument peut être utilisé par des scientifiques et, de manière détournée, par des artistes. Plus rarement, des recherches artistiques (en design notamment) peuvent présenter un intérêt scientifique. Pour revenir à la question : la vérité n’est pas le mot qui traduit le mieux toutes ses aspirations. L’art cherche autre chose. Les artistes sont obligés de chercher de la nouveauté. C’est véritablement cet impératif d’originalité et de nouveauté qui les pousse à aller de l’avant.

Dans la dichotomie classique sciences/arts, on considère souvent que l’artiste a une démarche spontanée, voire désordonnée. Or, comme vous l’avez souligné, nombreux sont les artistes ayant recours à des techniques précises ou utilisant les matériaux de la science…

Oui. Les représentations communes de la créativité opposent d’un côté la rationalité méthodique du chercheur cartésien progressant pas à pas et, de l’autre, l’artiste qui agirait dans l’improvisation. On songe au musicien de jazz. Mais les régimes de création sont, en général, des formes d’alliances entre la désinhibition permettant d’explorer les possibles et le calcul stratégique permettant de progresser. Une démarche par essais/erreurs n’est pas suffisamment cumulative tandis qu’une marche répétitive n’apporte pas assez de nouveautés. Dans le fait de concevoir, aussi bien en art qu’en science, nous retrouvons des étapes communes. On formule des concepts dont on ignore s’ils sont réalisables au moment où on les formule. Les choses nouvelles sont souvent difficiles à appréhender avec la base des connaissances passées. Les aborder demande un renouvellement des connaissances.

Des conclusions scientifiques, aussi précises soient-elles, ne sont-elles pas aussi, avant tout, des représentations ?

Peut-être. Il y a beaucoup d’ambiguïtés à propos de la notion de “représentation”. Les conclusions scientifiques sont des constructions qui circulent sur les réseaux sociaux. Mais une “représentation” scientifique possède un statut très éloigné d’une représentation conçue spontanément par le cerveau humain. La science provoque un décentrement du sujet qui rend ce dernier très impersonnel. Cela est dû à la technique, car le scientifique n’est pas au centre de l’opération, et aux mathématiques, puisque des aspects essentiels échappent à la représentation, comme par exemple les constructions algébriques. Il est donc trompeur de prendre les sciences uniquement pour des représentations, ce sont des contacts avec le réel. Plus elles sont complexes, plus dure est leur représentation. La science étudie beaucoup de choses qui sont en fait de l’ordre de l’invisible.

Les arts numériques, très techniques et ayant recours à des innovations scientifiques, ne permettent-ils pas de repenser les porosités entre arts et sciences ?

Oui, et c’est bien l’un des enjeux actuels. Depuis quelques années, il existe de nouveaux points de convergences grâce à la disponibilité de nouveaux outils. Notons qu’avec certaines technologies, qui agissent comme des boîtes noires, il est très difficile de produire un art de la distanciation et de la compréhension réflexive de la mise en image, car l’artiste lui-même ne comprend pas le processus de production des images. Une des grandes aliénations de la recherche actuelle est la dépossession des modes de production des instruments. La question se pose en chimie ou en biologie lorsque des technologies sont captées par des grandes firmes. La recherche devient alors à la merci des décisions parfois arbitraires de l’industrie. L’enjeu des boîtes noires et du numérique est également lié à un changement d’échelle : on représente des choses qui sont souvent hors de portée de ce qu’on peut produire avec un esprit et les médiums artistiques traditionnels. Le spectateur est souvent d’abord confronté à une sorte d’émerveillement. Une stupéfaction qui laisse ensuite place à quelque chose qu’on ne comprend pas, qui nous échappe. C’est un art du tacite qui peut être très intense. Il n’en faut pas moins maîtriser des techniques pour donner naissance à ces réalités. Parfois autant que pour produire des choses contrôlées ou voulues comme telles dans le champ scientifique.

Le risque, avec certaines de ces propositions, n’est-il pas d’oublier leur propos pour tomber dans une forme de fascination stérile pour la technique ?

Oui. Mais le risque est analogue en sciences. Il y existe aussi un risque d’illusion virtuose, notamment dans les nanotechnologies, au travers de productions de dispositifs qui n’ont pas nécessairement de portée en termes de connaissance. Mais il faut rappeler que, lorsqu’une nouvelle technique émerge, on assiste souvent à une phase régressive dans les premiers temps de son utilisation. Par exemple, quand la photographie est apparue, elle fut utilisée dans une perspective très naturaliste au moment même où l’impressionnisme produisait en peinture des choses plus abstraites. De même, lorsque le cinéma en 3D est apparu, il a été utilisé dans une volonté de rendu réaliste. On régresse un temps dans l’exploration du fond pour privilégier la forme, l’art est alors mis au service de la technologie. Il s’agit d’une phase prévisible de domestication des outils. Par moment, comme lorsqu’on entend pour la première fois la musique concrète de Pierre Schaeffer, on se demande, au début, si on a encore affaire à une œuvre d’art. L’exploration produit aussi des résultats esthétiques qui peuvent être sujets à caution.

Qu’est-ce que la création artistique peut apporter à une démarche scientifique et inversement ?

Un enrichissement mutuel. Cela permet à l’un et l’autre de redécouvrir des horizons qu’ils pouvaient avoir perdu de vue. L’un et l’autre s’enrichissent culturellement : l’artiste explicite des choses mystérieuses. Il peut représenter des choses qui sont présentes dans l’imaginaire mais qu’on ne se représente pas. Unfold offre ainsi une possibilité de nous interroger sur les métaphores qui restent dans l’esprit scientifique. Les échanges entre art et sciences sont souvent positifs à condition de ne pas se contenter de clichés et de ne pas nous condamner à des représentations creuses et erronées.

À lire : Vincent Bontems, Roland Lehoucq, Les Idées noires de la physique, Belles Lettres, Octobre 2016