L’odeur comme décor. Scénographie olfactive : notes de tête fortes !

La compagnie le TIR et la Lyre développe le théâtre olfactif grâce au savoir-faire de la plasticienne olfactive Laurence Fanuel et sa grande complicité avec la metteuse en scène Violaine de Carné. Dans leur nouvelle création, une adaptation du conte La Belle et la Bête, la Bête n’est évoquée que par des sons et des odeurs. Mais la dramaturgie des fragrances peut se heurter aux réalités techniques des salles. Fanuel et de Carné évoquent ici leurs recherches art-sciences et leurs visions pour un théâtre olfactif, afin d’élargir l’éveil des sens chez le spectateur.

Photo © Carlotta Amodeo

Photo © Carlotta Amodeo

Quels sont les enjeux d’un théâtre olfactif ?

Laurence Fanuel : Il s’agit d’être conscient de ce qu’on perçoit des odeurs et que cela fait partie d’un univers. Je travaille aussi pour des expositions en art contemporain et beaucoup de personnes découvrent qu’en se rendant à un événement artistique, ils viennent avec leur nez. Au début, cela peut même choquer car la parfumerie ne fait pas toujours dans le beau. De plus, nous savons que selon les codes de la bourgeoisie, on se parfume quand on va au théâtre ! [rires]

Violaine de Carné : Nous avons par exemple dans La Bête et la Belle deux parfums de roses, l’une plus sauvage, l’autre plus douce. Mais le nez du spectateur n’est pas éduqué à distinguer les parfums de manière aussi fine. Les gens n’ont pas tous le même nez. Les différences sont bien plus grandes qu’en termes de perception des couleurs. Côté parfum, le seul rapport est sur le mode “j’aime/je n’aime pas”. L’art olfactif peut largement dépasser la création de parfums mais n’en est qu’à ses débuts.

L’odeur se diffuse à son rythme et ne connaît pas de frontières. On peut imaginer des odeurs lentes, des odeurs rapides, des odeurs choc, …

Violaine de Carné : En effet, l’odeur de la Bête dans La Bête et la Belle est une odeur choc, même si nous l’avons adoucie un peu, pour montrer que derrière la Bête se cache un être humain sensible. Il faut travailler avec l’odeur en étant conscient de l’impossibilité de la contraindre. Il faut donc travailler l’écriture et la dramaturgie par rapport à cette liberté dont l’odeur jouit quand on la libère de son flacon. Il est difficile de travailler avec les odeurs en arrivant après coup sur une exposition ou un spectacle déjà conçus. Si on ne construit pas dès le départ avec l’odeur, il est difficile de créer une scénographie olfactive. L’odeur ne sera qu’un gadget. Pour nos spectacles, j’écris moi-même les textes et je crée les dramaturgies, pour ne pas contraindre les odeurs. Par contre, l’odeur est un décor. Nous utilisons donc des scénographies très sobres. Mais je ne dépasse jamais les dix odeurs par spectacle sinon le nez sature.

Dans Sul concetto di volto nel figlio di Dio, Romeo Castellucci a fait des vagues avec les odeurs d’excréments et a fini par les retirer.

Violaine de Carné : Les gens l’ont pris au premier degré : “Ça sent le caca !”. Or, l’odeur est un symbole et Castellucci résume par l’odeur le côté insoutenable de la condition humaine, qu’il exprime à travers l’incontinence. La dimension olfactive dans une mise en scène travaille par fines touches pour évoquer quelque chose. Et les odeurs n’ont pas de contours. Nous pratiquons donc une forme d’impressionnisme. Les impressionnistes sont sortis de leurs ateliers pour peindre dans la nature et peindre ses odeurs.

Laurence Fanuel : Dans un spectacle multi sensoriel, chaque sens doit trouver sa place. Il faut que tout grandisse ensemble, par petites touches. Voilà ce que nous avons appris au cours de nos recherches. Violaine a toujours adapté ses mises en scène aux possibilités techniques, avec énormément de créativité.

Violaine de Carné : En fait, Laurence est aussi metteur en scène de nos spectacles, en défendant la place des odeurs. Elle sait me mettre en garde quand il y a redondance avec le texte ou le jeu, alors que les comédiens peuvent, par leurs seuls comportements, amener le public à la perception des odeurs. Même la musique peut être employée pour stimuler l’odorat chez le spectateur et l’influencer. Car selon la musique qui l’accompagne, on ne ressent pas un parfum de la même façon.

 

La suite de cet article dans le N°209 de l’Actualité de la Scénographie > Acheter ce numéro